Phil du Sud

 

 

Je me souviens qu'à ce stade de nos réflexions, Fouillou, quand je lui ai confiée mon intention de relater l'histoire des chiens de la famille, m'avait suggéré de temporiser mes propos, un peu trop partisans à ses yeux. Elle m'avait expliqué que si je m'obstinais à affirmer la prééminence des devoirs des humains envers nous, ce serait mal perçu. Je devais, selon elle, prendre en compte le fait que cette chronique pouvait être interprétée non pas comme un récit, mais, au contraire, comme une prise de position manquant singulièrement d'objectivité. Eh bien, je dois dire que je considère comme une erreur de conforter les humains dans l'idée qu'ils ont toujours raison, voilà ! Je revendique haut et fort le droit de m'exprimer sur les sujets me tenant à cœur, d'autant plus que j'ai rarement l'occasion de le faire .
Bon ! Je sens bien que mes divagations vont susciter des protestations si je continue à user de véhémence, je vais donc reprendre ma narration.
Si Pop a été un précurseur, dans son genre, en devenant malgré lui le premier chien vulcanologue, nous comptons, parmi les bons chiens de la famille, un individu qui a
été....condamné à mort, ni plus, ni moins.... Je conçois ce que de tels propos peuvent avoir d'effrayant pour un lecteur non averti, aussi, je m'empresse de m'expliquer: En fait Fouillou et moi n'avons pas connu cet original, nous devons nous contenter de rapporter des conversations entendues à la maison.
Il s'agissait d'un boxer ( Si je ne m'abuse, il était lui aussi né en Allemagne, il appartenait au père de mon Papy. ) Contrairement à Pop, il n'a jamais montré de velléités à dominer qui que ce soit, Ajax, c'était son nom, se contentait de vivre avec insouciance sa vie de boxer, avec un appétit de vivre...quelquefois dévastateur. Il semble que cet aimable trublion n'ait jamais pris la peine, une seule fois dans sa vie, de chercher à comprendre ce que voulaient de lui ses maîtres, il était bien trop occupé à jouer les boute-en-train !
Tout d'abord, vous devez savoir qu'Ajax mangeait n'importe quoi: ça pouvait être un peigne, un porte-monnaie, ou tout objet qui se trouvait à sa portée . Moi qui suis très attentive à mon régime alimentaire, je m'étonne, comme vous, sans doute, que ce bon chien n'ait pas souffert de troubles digestifs, en apparence, du moins. Papy, qui l'a pratiqué dans sa jeunesse, se souvient très bien qu'il avait pour habitude, lorsque tout le monde se mettait à table, de poser systématiquement ses grosses « patasses » sur les épaules d'un convive, afin de ne pas perdre une miette ( au sens propre comme au figuré! ) du repas.
Cette attitude désinvolte avait le mérite de distraire les enfants, mais ne manquait pas d'irriter quelque peu les adultes, ceux-ci ne manquaient pas de souligner que" ce chien n'en fait qu'à sa tête, il n'y décidément rien à en tirer" . Il ne se passait guère de jour, sans qu'on récrimine sérieusement à propos des bêtises quotidiennes, elles devaient ravir de façon inouïe cet impénitent farceur. Doté d'une taille, et d'une musculature imposantes, les effets de ses innocentes plaisanteries s'en trouvaient amplifiés, sans qu'Ajax n'en prit réellement conscience, on peut le supposer, du moins. Ainsi, la Maman de Papy s'était plainte d'avoir été littéralement traînée sur toute la longueur d'un boulevard parisien, mais ce n'étaient là que des peccadilles, l'impétueux boxer possédait bien d'autres tours dans son sac ! On lui doit aussi la subtilisation d'une nappe d'autel dans une église, pendant un office, comme il se devait…
Les maîtres d'Ajax résidaient à l'Ecole Militaire à Paris, et il faut préciser qu'à l'occasion d'une importante prise d'Armes devant s'y dérouler, notamment en présence du célèbre général américain Eisenhower, qui deviendrait plus tard Président des Etats-Unis, on avait aménagé, pour la circonstance, de somptueux parterres de fleurs, destinés à rehausser encore le cadre prestigieux de cette cérémonie.
Naturellement, ce qui devait arriver, arriva: le boxer, irrésistiblement attiré par ces délicats massifs floraux, s'échappa à la première occasion, pour aller gambader innocemment dans ce cadre de toute beauté, ce qui prouve qu'il n'était pas dépourvu d'un certain sens de l'esthétisme. . .Le résultat de cette escapade fut à la mesure de l'énergie qu'il déploya à parcourir dans tous les sens les magnifiques pelouses. . . on aurait pas fait mieux avec un engin de chantier, tout, absolument tout était ravagé, ce n'était plus que désolation, fleurs arrachées ( Nous le soupçonnons, au passage d'en avoir aussi goûté quelques unes...), terre labourée en profondeur. Il n'est pas difficile d'imaginer qu'à quelques jours de la prise d'armes, tout le monde était consterné par ce cataclysme, impossible à réparer dans un laps de temps si court…
Une décision assez inhabituelle fut prise à la suite de ce désastre; le général qui
commandait l'Ecole donna l'ordre aux sentinelles de. . . tirer à vue si ce" maudit chien" avait l'audace de réapparaître en liberté dans la prestigieuse enceinte ! A partir de ce jour, des précautions furent prises, personne ne désirait voir un tel drame. A la suite de cet incident, Ajax, qui avait tant de mal à réfréner sa fougue, fut conduit chez un dresseur
professionnel, afin de « compléter son éducation dans les règles de l'art ». On espérait, en somme, le transformer en un bon chien enfin fréquentable. Moi-même, en tant que bon chien, j'approuve une telle résolution, elle était dictée par le plus élémentaire bon sens. On emmena donc « l'enragé » au chenil, où il devait séjourner le temps nécessaire à apprendre à obéir au doigt et à l'œil. Sa famille était un peu désolée d'en arriver à de telles extrémités, mais il paraissait impératif de pallier ce comportement dévastateur .
Quelque temps après, la famille fut conviée à venir constater les progrès stupéfiants qu'une savante éducation avait permis d'obtenir, c'était bien simple; ils n'allaient plus reconnaître Ajax !
En compagnie d'autres congénères, notre héros exécuta, en effet plusieurs exercices, consistant à se tenir couché, debout, marcher au pied, etc. . . Chacun se réjouissait de cette métamorphose inattendue, quand arriva le moment de « l'épreuve de la gamelle » . Il s'agissait de se montrer suffisamment discipliné pour manger sa soupe après le signal du dresseur. Les autres chiens présents réussirent haut la main cet examen, destiné à témoigner de leur totale maîtrise ( Je dois dire que je les admire, j'aurais un mal fou à réaliser moi-même un tel exercice, demandez plutôt à Papy et Mamie. . . ) Il n'y eût qu'un seul petit accroc durant cette brillante démonstration: Ajax, sans doute affamé par de tels efforts de concentration, s'empressa de se jeter sur sa pitance, sans plus se soucier des directives du dresseur et de l'imposante rigueur de la démonstration ! Le malheureux expert renonça à en tirer davantage, il ne pouvait que constater les limites de sa science des chiens en levant les bras au ciel !
Heureusement le problème posé par l'impétuosité du boxer trouva une solution; quelque temps plus tard, il fut confié à d'autres membres de la famille résidant à La Charité sur Loire, possédant une maison agrémentée d'un grand jardin. Le fougueux boxer put enfin laisser s'exprimer sa joie de vivre, si difficile pour lui à réfréner.
Quelque temps après la narration de ces avatars, c'était au printemps, nous avions consenti, Fouillou et moi à fournir un prétexte commode pour effectuer une promenade au bord de la mer, sur la plage de Villeneuve-les-Maguelonne. Nous cheminions donc paisiblement, de temps à autre, je courais en avant, prenant grand soin de manifester mon contentement à chaque fois que ces sorties se renouvellent. En effet, je connais la distraction des Deux Pattes, ils seraient fort capables d'oublier de m'emmener, pensant que ce n'est pas indispensable...
Tout le monde s'était assis près d'un énorme tronc d'arbre, rejeté par le flux sur la grève, quand Dolly renoua notre dialogue inopinément.
 
- Tu sais, Fifi, plus j'y pense, plus je crois que si tu persistes à élaborer ton récit de cette manière, personne n'y comprendra grand chose. Tu passes sans cesse du coq à l'âne, si tu tiens, dans l'avenir, à faire connaître ta chronique aux humains, il faudra bien qu'elle soit articulée selon un ordre logique, afin d'être compréhensible.
- Ah ? je ne sais pas. De toutes façons, il s'agit d'un projet à très long terme, j'aurai donc le loisir de le repenser, et puis je pense que ce qui compte vraiment, c'est de révéler notre véritable nature à nos compagnons de toujours. La chronologie aura seulement de l'importance aux yeux des initiés, ils rétabliront eux mêmes ce fil directeur, qui te préoccupe tant ! Les autres n'y verront que du feu.
- Peut-être. Mais ce qui me chagrine un peu, malgré tout, ce sont tes prises de position, elles risquent fort de passer pour beaucoup trop radicales, dépourvues de nuances.
- Je ne te suis plus du tout !
- Je le vois bien. En fait, je voulais parler des chats, tes ennemis jurés. Tous les bons chiens ne partagent pas ton opinion, et tu cherches à imposer ton point de vue. Songe que si d'aventure tes propos sont lus, un jour, la moitié de ton auditoire sera acquis à des idées toutes différentes en ce qui concerne les félins; ils ne sont pas tous condamnables sans appel, comme tu le penses.
- Je ne peux être de ton avis, chère Fouillou, je n'ai pas connu un seul de ces tristes individus qui paraisse fréquentable !
- Alors, tu n'as pas su ouvrir les yeux, j'ai, moi, entretenu d'excellents rapports avec des chats, j'en ai même élevé un !
- Pardon ? Tu ne le me l'as jamais dit ! C'est plutôt incroyable, il s'agissait sans doute d'un chat en peluche, ou de tout autre chose ?
- Mais non! Je me suis abstenue d'évoquer cet épisode de ma vie car je connais ton aversion pour eux. Je jugeais inutile de polémiquer à ce sujet, mais si tu comptes réellement relater ces événements, il te faut être objective. Je peux te dire que je connais très bien les chats, veux-tu que je te raconte ce qui est advenu ?
- Mieux vaut m'en informer, en effet, je ne voudrais pas devenir une narratrice sectaire, je ne mériterais d'ailleurs pas une étiquette aussi injuste.
- A la bonne heure ! C'était il y a bien longtemps, je n'avais qu'un an. J'ai eu la surprise, un soir, de voir mon maître rentrer à la maison, tenant dans ses mains une petite boule de poils  menant grand tapage, et se débattant en miaulant à tue-tête : le chaton s'est introduit chez nous de cette manière...
- Mais c'est un récit horrible! Comment a-t-il pu...
- Laisse moi finir, Fifi, je t'en prie. Il n'avait qu'un mois, il était vraiment adorable, et
contrairement à ce que tu pourrais penser, son attitude était dépourvue d'animosité, bien au contraire ! Je me souviens de la réaction de ma maîtresse, Jacqueline, elle a tout d'abord douté de l'équilibre mental de Philippe, qui aurait dû, d'après elle songer à la difficulté apparente de faire cohabiter harmonieusement un chat et un chien. Mais nous nous sommes vite aperçus que le petit minet n'éprouvait absolument aucune crainte en me voyant, d'ailleurs, autant que je m'en souvienne, son seul souci était d'obtenir une assiette de lait, il la réclamait très explicitement ! Ensuite, il s'est endormi un petit moment, alors que mon maître justifiait son geste en expliquant que ce chaton était promis à un sort peu enviable, on n'avait pas trouvé de maison susceptible de l'accueillir, il craignait de le voir sacrifié, pour tout dire.
- Ma foi, ça aurait fait un chat de moins !
- Tu es incorrigible, heureusement, je te sais beaucoup moins méchante que tu ne le laisses entendre. Sais tu ce qui est advenu, le jour de cette adoption-surprise ? Quand il s'est réveillé, un peu plus tard dans la soirée, il a voulu jouer avec moi. J'avais encore l'âge de découvrir des nouveaux jeux. Il s'est juché sur une chaise, en cherchant à me toucher avec sa pattoune ! J'ai vite compris qu'il me fallait passer dessous, c'était irrésistible. . .nous sommes devenus des amis en un rien de temps, et bien davantage. Quand la nuit est tombée, l'heure est venue d'aller se mettre au lit pour toute la maisonnée, il a immédiatement choisi sa place : entre mes pattes, tout contre mon ventre ! Ce pauvre petit avait besoin de chaleur pour être pleinement rassuré. Il n'a jamais consenti à dormir autrement, même si Philippe avait émis des remarques à propos de la chambre conjugale commençant à prendre des allures d'Arche de Noé! Il n'a pas trop insisté, c'était tout de même lui qui nous l'avait ramené !
 
Cette révélation, susurrée sur le sable tiède me laissa pantoise, dans un premier temps . J'étais incapable de concevoir qu'on puisse adopter une autre attitude que la mienne, vis à vis des chats! Bien sûr, avec le recul et l'expérience acquise depuis, je sais parfaitement que nous, les bons chiens ( A fortiori, les méchants chiens ), prenons un certain plaisir à mettre en déroute ces félidés, essentiellement parce que notre patrimoine génétique porte, entre autres choses dont je vous ferai grâce du détail, ['instinct de poursuite, il peut tout autant, d'ailleurs se manifester envers n'importe quel animal, voire d'un objet, du moment qu'il est mobile. Ceci implique que nous ne sommes nullement animés d'intentions agressives. Il y a bien longtemps, au fil de son évolution, le chien a cessé d'être un prédateur naturel. Il faut avouer que nos réflexes salivaires sont davantage conditionnés par les bruits familiers d'une cuisine et ses odeurs instinctivement associées, que par la morphologie d'une proie potentielle. En fait, c'est par paresse intellectuelle que j'assimilais les chats à des ennemis irréductibles, puisqu'ils fuyaient, au lieu de m'interroger sur la potentialité d'amitiés ou de dialogues véhiculés par ces individus différents de nous. Pour être honnête, je suis parvenue à cette conclusion bien longtemps après la fin de cette édifiante conversation. Sur le moment, j'admis, avec une réticence certaine, la possibilité d'une erreur de jugement, mais je me fis fort, néanmoins, de continuer à garder un oeil attentif sur les chats, à tout hasard.
Le silence s'installa, nous n'étions pas pressées. Fouillou avait très bien saisi la nécessité de me laisser assimiler toutes les implications de ses propos, qui m'ouvraient tant de nouvelles voies de réflexion! Cette fois, elle me proposa de me décrire, par le menu, les agissements d'un certain Kalife, pour compléter ma documentation. Je me fis à nouveau attentive.
 
- Il avait des origines comparables aux tiennes, Fifi, j'entends par là qu'il a été adopté à la S P A de Strasbourg, par mes maîtres. Je n'étais pas née, c'est le chien qui m'a précédée, en somme. Si jamais tu décides de mentionner son existence, il faudra te montrer prudente.
- Tiens! Voilà quelque chose de nouveau! Pourquoi ces précautions oratoires ?
- Tout simplement parce qu'il subsiste, en dépit des années écoulées, un sérieux doute quant à son appartenance à la Confrérie des Bons Chiens. D'après ce que j'ai pu comprendre, je crois bien que ce malheureux était fou, tout simplement, or toi et moi savons bien que c'est un critère  rédhibitoire. Il a tellement abusé de la patience de la famille qu'il a fallu s'en séparer, et le plus triste, c'est qu'il n'a pas semblé outre mesure, être chagriné de réintégrer son boxe au chenil.
- Quoi ? Mais c'est impossible! Jamais l'un d'entre nous ne pourrait être capable d'un tel comportement ! Tu dois avoir raison. Je constate, une fois encore, que tu as beaucoup vécu, Fouillou .
- C'est gentil de me rappeler mon âge! Ca fait toujours plaisir.
- Oh ! Excuse moi, je ne voulais pas. . .
- Je plaisantais. Revenons-en à Kalife. Lui était un authentique labrador, il possédait exactement la même robe que toi, noire, avec une" cravate" blanche.
- Cet inconnu devait donc être particulièrement beau. Quel dommage. . .
- Si tu savais tout ce qu'il leur a fait endurer, c'est simple, tu ne vas pas le croire. Il faut savoir, tout d'abord, qu'il n'a jamais supporté d'être attaché, fut-ce en présence de ses maîtres ! Irrémédiablement, dès que Kalife perdait sa liberté de mouvements, il se mettait systématiquement à hurler, c'était insoutenable, paraît-il. Ce malheureux n'avait qu'une idée en tête: se sauver, partir à l'aventure, et chaque fois qu'une opportunité se présentait, il ne s'en privait pas. On ne peut pas détailler par le menu toutes ses fugues, ni ses "exploits", d'ailleurs, ce serait trop fastidieux !
- Une minute, il me semble que toi aussi, tu as un petit travers; est-ce que tu n'as pas tendance à ameuter le voisinage, quand tu es seule ?
- D'abord, sache que je ne hurle pas, mais que je pleure, c'est fondamentalement différent, ensuite, je n'ameute pas le voisinage, mais j'appelle la famille, pour qu'elle revienne le plus vite possible. Saisis tu le distinguo ?
- Pas très bien, mais je sais au moins que tu restes pondérée, dès que les Deux Pattes sont de nouveau près de toi.
- Dans mon cas, on peut imputer mes réactions à ma seule sensibilité, pas à mon équilibre mental. Voudrais tu que je me livre à une simple énumération, non exhaustive, des bourdes qu'il a commises ?
- Dis toujours, mais ne sois pas trop longue, j'ai un peu peur de ne pas pouvoir tout mémoriser...
- J'énumère :
- Il a ravagé l'appartement; les meubles avaient été déplacés ou retournés, en fonction de leur poids, j'imagine. A cette occasion, toutes les peluches de Jacqueline avaient été
consciencieusement déchirées, déchiquetées rageusement, des plumes jonchaient le plancher - Il a semé la révolution ( C'était de circonstance! ) dans un camping, le soir du 14 Juillet . Philippe et Jacqueline l'avaient laissé attaché à la tente et se trouvaient à la buvette, pour participer à une petite fête organisée par les vacanciers. Ils ont dû revenir en hâte à la tente, pour rassurer Kalife, qui empêchait les campeurs de se reposer !
- La même tente leur est tombée dessus, au moment du petit déjeuner: l'affreux était encore passé par là ! Il avait tout simplement...emmené le fragile édifice de toile et de piquets avec lui, furieux d'être attaché en leur présence. C'était un véritable spectacle d'apocalypse ! Toutefois, à sa décharge, il convient également de mentionner le fait que ses maîtres étaient loin d'être des spécialistes avertis en matière de montage de tentes, ceci expliquant peut-être cela !
- Une autre fois, il a cru devoir manifester de manière différente sa désapprobation. Alors que la voiture stationnait pour un court instant, Philippe était sorti de l'habitacle à cause de la chaleur, mais restait à proximité, à quelques centimètres du chien ( qu'il n'avait osé faire sortir sur la route) Eh bien, ce n'était pas du goût de Kalife, il n'a rien trouvé de mieux que de "poser la grosse commission" sur le siège du conducteur, qui s'est évidemment assis de nouveau à sa place....je te laisse imaginer sa confusion, puis sa contrariété !
- Il me faut aussi évoquer qu'il a bien failli, aussi, faire mettre à la porte d'un hôtel ( A II heures du soir, évidemment) sa famille, à force de hurlements qui n'étaient en rien justifiés, puisqu'il se trouvait dans leur chambre! Cette fois, il a fini sa nuit enfermé dans la voiture, déplacée dans un terrain vague du quartier, afin que les clients de l'établissement puissent enfin dormir !
- Il me vient aussi à l'esprit qu'il s'est échappé du jardin d'un pavillon, où ses maîtres rendaient visite à des amis. Quand on l'a retrouvé, pas très loin, cette fois, il avait trouvé le temps de labourer intégralement un potager. . .
- Il y a eu pire; alors qu'il effectuait un court déplacement en voiture, avec lui, pour une raison inconnue, Philippe a eu la surprise de le voir se réfugier derrière les pédales, ce qui l'empêchait d'agir sur les commandes. Comme il était en train de dépasser un camion, il n'a évité l'accident que d'extrême justesse .
 
Est-il utile de vous dire que j'étais abasourdie par cette litanie de catastrophes. Je priais Fouillou de cesser de me réciter la liste de ces aventures plus incroyables, les unes que les autres . Pour moi, le doute n'était, hélas, guère permis: ce pauvre Kalife ne pouvait avoir été un bon chien, au sens où nous l'entendons. Peut-être dans le but d'étayer encore son interprétation de son comportement, mon aînée me précisa ensuite que jamais, ce labrador n'avait répondu
spontanément à l'appel de son nom, et pour couronner le tout, qu'il adoptait une attitude ambiguë, voire vicieuse, dès qu'il en avait la possibilité. Je compatissais sincèrement aux avatars auxquels avaient dû faire face ses maîtres en l'adoptant! Pour conclure, Dolly me raconta que le jour où il fut ramené au chenil,( ses maîtres n'avaient pas trouvé le courage de le raccompagner eux­mêmes) il entra dans le box d'un air très dégagé, lança à peine un regard à Mammie, et entreprit aussitôt de monter sur le dos d'un compagnon d'infortune .
Pourtant, cette étrange histoire a connu un épilogue moins malheureux que ce qu'on ne pouvait craindre: Kalife a fini par être recueilli par le propriétaire d'une grande maison, bâtie au milieu d'un parc de dimensions respectables. En effet, notre fugueur-né n'avait pas renoncé à ses escapades; un mur n'était pas un obstacle infranchissable pour lui. n avait coutume de rejoindre un congénère, venant lui aussi de la S.P.A., qui résidait dans cette propriété, ayant sympathisé avec lui. On s'aperçut bien vite de ce manège, et afin d'y mettre un terme, les deux chiens furent réunis définitivement; ils ont pu batifoler ensemble autant qu'ils le voulaient, leurs agissements débridés ne présentaient plus de danger .
Comme il a été finalement décidé de ne tenir aucun compte d'une quelconque chronologie, je vais maintenant vous conter la façon dont mon Tonton, Philippe, a adopté son premier chien . Adopté n'est d'ailleurs pas le terme exactement approprié; la chienne, puisqu'il s'agissait encore d'une fille, avait plutôt jeté son dévolu sur lui, alors qu'il était encore un tout jeune adolescent . Rita, était un épagneul breton, d'une dizaine d'années, déjà, qui était une chasseresse émérite. Son premier maltre était le grand-oncle de mon Tonton, du côté paternel, si vous voulez tout savoir, et il était malheureusement décédé, privant sa chienne de ses longues courses éperdues dans la campagne nivernaise. Elle avait, depuis fort longtemps, appris à chasser en sa compagnie, passait pour une experte en ce domaine. On imagine sans peine que cette disparition fut ressentie très douloureusement par Rita . Heureusement, le petit garçon sensible qu'était Philippe, à cette époque, sut répondre de manière adéquate à cette détresse, à ce grand chagrin . Il prit tout simplement l'habitude de l'emmener avec lui, lorsqu'il se trouvait à La Charité-sur-Loire, ce qui ne contribua pas peu à redonner à son existence de bon chien une saveur qu'elle semblait avoir définitivement perdue. S'il fallait définir d'un mot leur relation, j'emploierais sans hésiter le terme
" amour ", c'est le seul qui me vienne à l'esprit. Ces deux-Ià étaient fait pour s'aimer, sans se préoccuper une seconde des contingences matérielles, ce n'était pas de mise. Pendant les vacances que passait le jeune garçon chez sa grand-mère, le plus clair de son temps était exclusivement consacré à Rita, et il n'aurait sans doute pas accepté d'être privé de sa présence, à partir du moment où ce n'était absolument pas impératif! Dois je vous dire que la brave Rita éprouvait exactement la même chose, pour le Deux Pattes qui venait la chercher pour aller parcourir interminablement les alentours ? On les voyait sans cesse ensemble, qui dans les ruines du château-fort, qui au bord du fleuve. Rita posait un regard enamouré sur lui toutes les dix secondes, et lui, le petit garçon émerveillé par cette fidélité sans faille, ne se lassait jamais de la contempler. Parfois, ses instincts de bon chien chasseur se réveillaient, elle partait ventre à terre à la recherche d'un gibier, sans doute persuadée qu'il lui fallait manifester par ce moyen sa gratitude de tous les instants. Il était bien embarrassé de la voir rabattre vers lui un lièvre, qui avait le malheur de se trouver là, ne sachant que faire, alors que la chienne attendait visiblement le coup
de fusil qui devait, selon elle, mettre un terme à la poursuite. . .n'avait-elle pas été éduquée à cela, toute sa vie ? Ces légers malentendus n'avaient aucune importance, c'était oublié la minute suivante, et l'on reprenait la promenade, de concert, sous le chaud soleil d'été .
J'imagine aisément que si je parlais d'idylle, on me prendrait pour une indécrottable sentimentale, quelque peu radoteuse, et pourtant...c'était vrai .
Cette histoire d'amour n'a pas connu une fin heureuse; en dépit de son appartenance à la confrérie des bons chiens, Rita supportait difficilement un environnement urbain, pour sa défense, nous dirons simplement qu'elle n'avait rien connu d'autre que les bois, les buissons, les chemins à peine tracés par le pas des paysans ou des chasseurs, et la chasse. Aussi, quand Philippe l'emmena pour la première fois en ville, où il fut obligé de l'attacher devant l'entrée d'un magasin, la pauvre bête s'affola, se crut peut-être perdue, et planta ses dents résolument dans le premier mollet qu'elle put atteindre. Ce ne fut pas du goût de tout le monde, on s'interrogea à son sujet, car elle récidiva une autre fois. La Maman de Philippe ( C'est à dire ma Marnrnie, vous avez compris, j'espère ) constata également que Rita, qui ne connaissait décidément plus que le garçon, avait
systématiquement entrepris de garder ses affaires à la plage, par exemple, ou bien sa place dans la niche qui roule. ( Fouillou les appelle des voitures, mais on me permettra de m'en tenir à mon vocabulaire, je suis réfractaire aux termes technologiques. ) Hélas! Ce comportement ne tarda pas à inquiéter la famille, qui projetait pourtant de l'adopter, afin de lui offiir une retraite heureuse . Rita était faite pour être le bon chien d'une seule personne; en l'occurrence du maître qu'elle avait choisi, mais pas d'une famille entière, avec l'âge, elle était sans doute devenue trop aigrie pour admettre de disperser son affection, ou n'en percevait pas la nécessité. L'adolescent entendit raison; Rita resta à la campagne, auprès de l'épouse de son ancien maître, qui n'avait malheureusement pas la possibilité physique de lui offiir des courses éperdues .
Je sais, c'est une certitude absolue, que l'adulte qu'est devenu Philippe, malgré les nombreuses années qui se sont écoulées depuis ces événements, n'a jamais oublié tout à fait celle qui manifestait tant de joie à l'idée de partir découvrir quelque champ encore inexploré, de fond en comble. . .
Certains vont m'objecter que je cède à une certaine sensiblerie, qu'il est difficilement concevable de s'attacher à un animal, incapable, en réalité, de communiquer efficacement, c'est à dire rationnellement avec l'Homme. A ces pragmatiques forcenés, pour qui tout est quantifiable, appréciable sous forme de données précises, bien tangibles, je répéterai inlassablement qu'ils sont dans l'erreur, pour ne pas dire complètement à côté de la plaque...Les bons chiens ont pour unique raison d'être, l'amour, la quasi-dévotion qu'ils savent prodiguer à leurs compagnons humains. Pour ma part, je m'avoue incapable de donner une image plus belle, plus désintéressée de l'amour universel. Cherchez bien! Vous ne trouverez pas un exemple plus convaincant. Nous ne pouvons que regretter, parfois, que cette notion essentielle à nos yeux échappe à un certain nombre de nos chers Deux Pattes. Au risque de passer maintenant pour une provocatrice, j'ajouterai, sans nourrir de complexe, que l'homme, depuis le début de son évolution, a toujours été profondément épris de spiritualité, souvent en empruntant des cheminements intellectuels parsemés d'embûches, de zones obscures. Pourquoi ne pas commencer par poser votre regard sur nous, qui, certes ne possédons pas des réponses à toutes les interrogations que peuvent susciter l'Univers, si complexe et si beau, dont nous avons le privilège de partager l'usufruit, en somme ? Représentante de la Confrérie des Bons Chiens, je puis garantir à la foule des sceptiques
( Naturellement, ces propos ne s'adressent nullement à ceux qui nous connaissent vraiment, ou qui, du moins pensent nous connaître, puisqu'eux se soucient de notre sort ) qu'ils pourraient puiser, au prix d'un effort dérisoire, une grande source de réconfort, de chaleur intérieure, susceptible d'atténuer la dureté, la cruauté, même, du monde dans lequel il faut bien survivre, atteindre son petit but .
Moi, Fm de la S.P.A., chroniqueuse occasionnelle, corniaud fière de sa condition de Bon Chien, je ne prétends à rien d'autre, au nom de tous mes frères abandonnés, délaissés, ou plus prosaïquement mal compris, qu'à quémander un peu plus de sollicitude. J'espère qu'on
voudra bien me pardonner si mon plaidoyer choquait certains d'entre vous~ je ne parle que d'amour, de complicité, pas de métaphysique, d'ailleurs, je crois bien avoir déjà précisé ce point . n est de notoriété publique que nos amis, les hommes, ont recours à nous en de maintes circonstances .
Qui n'a jamais entendu dire que des chiens d'avalanche permettent aux sauveteurs de ramener à la vie les victimes, parfois inconscientes, d'une randonnée en montagne qui s'est transformée en drame ? Qui n'a pas éprouvé du respect, de la reconnaissance pour mes frères, capables de retrouver la trace d'un enfant égaré, ou un blessé dans les décombres d'une habitation ravagée par un séisme ? Qui n'a pas admiré sans réserves tel individu à quatre pattes apportant une contribution non négligeable à la lutte contre le trafic de drogue ?
Et que dire, alors, des bons chiens qui, jusqu'à leur dernier souftle, animés d'un dévouement sans limite, concourent à faciliter les déplacements d'un non-voyant, ou à assister un handicapé dans ses gestes quotidiens ?
On conviendra avec moi que ce sont tous des spécialistes, hautement qualifiés par une éducation très " pointue ", chacun dans leur domaine respectif .
J'aimerais que l'on partage ma conception de notre présence auprès des Deux Pattes, de leur signification, aussi. Tout comme des " chiens de travail" permettent à l'homme, en raison de leurs aptitudes particulières, d'effectuer des tâches précises~ les " chiens
généralistes " ont pour vocation première d'être simplement présents auprès de nos compagnons de toujours, de leur rendre la vie un peu plus douce, moins empreinte de morosité, au sein d'une société soi-disant hautement évoluée! Notre Confrérie, dont j'ai longuement hésité à révéler de façon quasi-publique l'existence, devrait être davantage au contact de l'Humanité. n me semble évident, voire logique que chaque Deux Pattes animé par un minimum d'ouverture d'esprit se devrait d'accueillir dans son foyer un bon chien, beau ou franchement laid, énorme ou
ridiculement petit, ils possèdent tous le même potentiel d'amour, d'abnégation, de patience, de compréhension. Les fameuses races qui sont précisément le résultat de croisements génétiques organisés par l'Homme, offrent justement, et je suis la première à m'en féliciter, une telle variété de caractéristiques différentes, que chacun pourrait aisément choisir celui ( ou celle, n'oublions pas les chiennes, n'est ce pas ? ) avec lequel nombre d'affinités seraient très vite mises en évidence. J'aspire profondément, en ma qualité de bon chien, à ce qu'à l'avenir, notre évolution commune ( qu'on le veuille ou non) voie le comportement de ceux que nous laissons encore indifférents, se modifier dans le bon sens, c'est à dire, celui que j'ai indiqué .
Douillettement installée dans l'un de mes paniers favoris, c'est à dire dans la position idéale pour refaire le monde, par la pensée, je songe qu'il va bien falloir me résoudre à aborder un épisode de ma déjà longue vie qui me laisse un goût bien amer, ce qui est parfaitement désagréable quand on est, comme moi, une fine bouche .
Bien entendu, il ne s'agit nullement, pour moi, de faire valoir de quelconques récriminations à propos de...ma vie de chien . Que personne ne se méprenne~ je suis un chien heureux, pleinement satisfait de son sort . J'ai l'immense privilège d'avoir une famille qui prend soin de moi, qui se soucie de satisfaire mes modestes aspirations :
 Dormir. L'inconvénient de cette activité, si tenté qu'on puisse en trouver un, est qu'elle me prend énormément de temps~ un chien dans la force de l'âge, menant un rythme de vie normal, dort tout de même 14 heures par jour, imaginez maintenant le temps qui est nécessaire à un vieux chien. . . .
Mt alimenter. Voilà encore l'une de mes grandes préoccupations, qui m'obsède, paraît-il, quotidiennement! n y aura toujours des mauvaises langues~ je ne pense qu'à mes besoins biologiques et physiologiques .
Me promener. n s'agit uniquement de pourvoir à des " obligations à caractère hygiénique ", vous pensez bien que je ne songe pas un instant à musarder uniquement pour le plaisir. . . C'est que je suis une chienne sérieuse, moi. Ceci posé, il faut bien prendre en compte la
maintenance de la forme physique, et je ne suis pas douée pour le vélo d'appartement, voilà tout le problème; c'est purement une question d'adéquation des moyens .
 
Toutefois, il me faut dire que j'ai vécu, hélas, une épreuve qu'aucun bon chien ne désire connaître .
Le 10 Mai 1987, mon existence tranquille a basculé, pour un temps du moins, dans l'horreur la plus complète; mes maîtres ont oublié de revenir à la maison, le soir. Nous avions emménagé, il y avait juste quelques mois, dans une ravissante villa, dans la région de Montpellier, à la campagne, ce qui me satisfaisait fort . Je ne tiens pas à m'étendre sur le déroulement de ces circonstances pénibles. Je me contenterai d'indiquer que les niches qui roulent peuvent se révéler, comme je l'ai compris plus tard, particulièrement néfastes, d'ailleurs mon instinct ne m'a jamais trompé: elles m'ont toujours inspiré une certaine méfiance. fi m'a fallu quelques jours pour admettre, réfugiée chez Papy et Mammie, que ce départ inopiné était définitif, qu'il ne fallait plus espérer le retour de ceux qui m'avaient choyée, fourni toute la tendresse que je voulais .
Par bonheur, je disposais d'un foyer de secours, où j'ai pu immédiatement reprendre des habitudes déjà acquises; je ne dirai jamais assez combien ma détresse de bon chien s'en est trouvée atténuée. Ma famille s'est employée, en dépit du deuil qui la frappait cruellement aussi, à préserver un sens à ma vie. Je tremble d'effroi à la seule idée que, à l'instar de biens d'autres bons chiens privés accidentellement de leur raison d'être principale, j'aurais parfaitement pu retrouver les corridors grillagés d'un refuge de la S.P.A., en supputant interminablement sur les chances qui me restaient de rencontrer d'autres humains capables de combler cette brutale solitude .
 Voilà encore une bonne raison, en tout cas, pour continuer à militer en vue de l'abolition de ces refuges. fi faut absolument que les Deux Pattes prennent des dispositions, changent d'attitude, en général, nous considèrent à notre juste valeur, afin que ces antichambres du désespoir n'aient plus d'utilité, que ce soit pour eux et pour nous .
Certains, je les entends déjà, clameront à tous vents que nous sommes bien trop nombreux, que c'est une pure utopie que de prétendre pouvoir prendre en charge la totalité de notre population...fi est vrai que le contexte économique actuel, singulièrement amplifié par des problèmes tels que le chômage, dont parlent tant nos chers Deux Pattes, constituent certainement, dans des cas extrêmes, une incitation à se séparer d'un compagnon, devenu encombrant .
Si vous le voulez bien, je vais essayer d'exposer mon point de vue de bon chien à cet égard. fi a une certaine valeur, car issu de longues réflexions. radmets que notre comportement, les contraintes qui découlent de notre présence dans une famille peuvent se révéler pesantes, c'est vrai, même des" unions Il qui semblaient au départ pleines de promesses, peuvent se révéler, à la longue catastrophiques. Une fois de plus, je vais me risquer à interloquer nombre d'entre vous, mais après tout, je me suis juré de dire tout ce gue-ie ~nse . Fondamentalement, selon moi, ce problème est le résultat d'une inorganisation chronique, qui a été laissée en l'état depuis si longtemps que les remèdes à mettre en oeuvre paraissent disproportionnés avec les maigres résultats qu'on peut en escompter. fi n'est que de considérer le nombre d'abandons, à la belle saison, et les effectifs canins des refuges devenir pléthoriques, pour se laisser aller à baisser les pattes ( Pardon! Les bras) . Pourtant, au prix de quelques efforts, les hommes et nous devraient pouvoir enfin cohabiter de manière beaucoup moins conflictuelle. Laissons de côté le domaine des responsabilités, ce n'est qu'une polémique un peu vaine, d'ailleurs .
fi faudrait, tout d'abord, que chaque adoption soit accompagné d'un en~gement formel; personne ne niera qu'en dépit d'une évolution en apparence moins avancée, les bons chiens sont des êtres pensants, capables de sensibilité, de dévouement. Dans ce cas, pourquoi considérer comme acquis que l'homme pourra dénoncer, au gré de ses humeurs, son" association" avec un autre être vivant ? Au contraire, la décision d'adoption devrait être sanctionnée par davantage de réciprocité. Je considère que la Loi des Hommes devrait interdire à quiconque de se séparer de son chien, sans raison grave, nécessairement impérieuse, et dûment ~ablie . Dans un premier temps, une telle mesure aurait à coup sûr un effet dissuasif; les adoptions à caractère versatile
connaîtraient une diminution conséquente; on y regarderait à deux fois avant de s'embarrasser d'une petite boule de poils attendrissante qui va peut-être vous empoisonner l'existence dans seulement quelques mois...
Avouez qu'au prix de la promulgation d'un texte réglementaire de plus ( Qui osera prétendre qu'il est injuste, arbitraire, ou lèse les intérêts de quiconque ? ), la situation s'en trouverait assainie, même si de nombreux chiens, au début, n'auraient plus " preneurs " . Cette mesure pourrait être accompagnée d'une autre disposition; on pourrait imaginer que les seuls éleveurs seraient habilités à céder, moyennant un prix raisonnable, les portées de chiots, dont il serait aisé, en l'état des progrès réalisés dans ce domaine, de limiter les naissances en fonction de la demande réelle .
On va m'objecter que tout ceci présente un indéniable intérêt sur le plan...humanitaire, mais que tout le monde n'est pas suffisamment fortuné pour investir une somme importante qui permettra d'accueillir un compagnon à quatre pattes dans une famille. rai aussi pensé à cet aspect du problème. On peut supposer tout d'abord, que la Société Protectrice des Animaux aura beaucoup moins de charges, du fait de ces dispositions. Fort bien! Il en découlera que ces associations auront moins besoin de subventions pour survivre; lesdites subventions pourraient alors être rétrocédées aux éleveurs, qui pourraient à leur tour, revoir à la baisse leurs tarifs, afin qu'ils deviennent abordables. Vous vous gaussez de voir un chien, un pauvre petit bâtard noir, avec une cravate blanche et des oreilles pendantes, proposer un programme d'assainissement ? Je vais aller encore plus loin, tant pis, puisqu'il s'agit avant tout de moraliser des comportements erratiques, on peut supposer que la notion de rentabilité d'une telle opération peut passer au second plan; pourquoi, alors, ne pas imaginer de privatiser une société de plus, afin de nationaliser les éleveurs de chiens, qui exerceraient une profession rémunérée justement, sans devoir se soucier de coûts prohibitifs, ou de rendement ? On pourrait même envisager de les regrouper, afin de diminuer encore les frais. Même si ces propositions pourraient faire l'objet de nombreux autres aménagements, même si elles ne devaient être considérées que dans le long terme, je prétends qu'elles constituent une base de réflexion .
Nous connaîtrions une société idéale ( pour les chiens et les hommes ), débarrassée à coup sûr d'une source de tensions, de culpabilisation non négligeables .
Fouillou m'a dit que j'étais bien trop sectaire, que je ne plaidais uniquement pour ma chapelle, qu'il fallait aussi se préoccuper des chats, des poissons rouges, des perroquets, des tortues domestiques, des hamsters, des souris blanches, des lapins nains, etc. . . . Certes,
certes. . .mais il y a des limites à tout, je ne vais pas prendre en charge les problèmes de tout le monde; les canaris n'ont qu'à se donner la peine de faire des propositions constructives, je ne manquerai pas de donner mon opinion, à ce moment, c'est promis !
Quelquefois, j'ai fait le rêve de manifestations d'une immense foule d'animaux domestiques, devant le ministère de l'agriculture, ou bien le Palais Bourbon! Pauvres humains! Imaginez quel cauchemar ce serait si tous les êtres vivants venaient subitement revendiquer une place et une considération légitimes sur notre vieille planète, à côté d'eux! Les boeufs ne voudraient plus du tout être mangés, les chevaux ne désireraient plus servir de sujet d'enjeux, les obligeant à galoper comme des forcenés tous les dimanches sur les hippodromes, les oies réclameraient une alimentation équilibrée, ainsi que les canards, les poules refuseraient de couver car c'est une activité bien trop prenante, les lièvres, sangliers, chevreuils, cailles, perdreaux, constitueraient un puissant syndicat pour interdire la chasse, les rongeurs de tout poil exigeraient d'être ravitaillés en fromage, et des légions de sardines, maquereaux, colinots, rougets, soles, mérous, organiseraient un blocus à durée indéterminée de tous les ports afin que les sujets destinés à être pêchés fassent l'objet, au préalable, d'un tirage au sort !
Le monde connaltrait une telle cacophonie que l'homme s'empresserait de devenir végétarien, renoncerait à se vêtir de peaux, de cuir, suppliant les moutons d'accepter des contreparties équitables pour se laisser tondre. Peut-être, alors, le genre humain serait-il dépassé par la multiplicité, la diversité de ces revendications, et ne trouverait plus le temps de se livrer à
ses querelles habituelles, ses conflits lui apparaîtraient bien vite comme secondaires; il s'agirait avant tout de préserver, de justifier sa suprématie sur le reste des espèces vivantes, en prenant enfin en charge la spécificité de chacun, en se penchant attentivement sur les soucis des autres. . . On s'attellerait sérieusement à bâtir, pour le plus grand bonheur de chaque individu, un monde meilleur, plus apte, en tout cas, à faciliter l'étroite interdépendance qui devrait présider à notre destinée commune. Ce serait l'expression d'une nouvelle forme de démocratie avant la lettre, la recherche d'un sort équitable pour tous les habitants de notre Terre deviendrait
la priorité !
J'élucubre ? Sans doute, je vous le concède, mais rien n'interdit à un vieux chien de rêver, de se livrer à des supputations utopiques, juste pour le plaisir. Nous voilà singulièrement éloignés de mon propos initial, je n'y attache guère d'importance; un bon chien n'a que fort rarement l'occasion de s'exprimer, aussi, vous ne pouviez imaginer que j'allais me cantonner à des considérations convenues. C'était trop tentant !
Je dois dire que je suis parvenue à stupéfier, par mes audaces, mon aînée, Fouillou, qui n'a pas manqué de souligner qu'il était inconcevable de faire admettre pour sensées et réalisables toutes les idées qui me sont venues, pendant mes interminables siestes. Comme elle m'a abjuré d'adopter un ton plus raisonnable, j'ai abondé dans son sens; il est naturel, chez nous, de tenir le plus grand compte des observations de nos anciens. Toutefois, intérieurement, je me réservais le droit de décider, plus tard, ce qu'il convenait de dire ou de taire .
Après la période de déchirement que j'ai brièvement décrite, l'organisation de notre existence s'est trouvée considérablement modifiée . Nous résidions tous, chiens et humains, chez Papy et Mammie . Sébastien, encore trop jeune pour prétendre à son indépendance, a quitté la maison de Mudaison pour vivre avec nous; mon Tonton était toujours là, lui, Fouillou et moi étions fort satisfaites de ces dispositions; la meute, comme il se devait, était réunie sous le même toit, j'allais dire la même niche! De temps à autre, nous recevions de la visite d'amis ou de membres de la famille, et, en ce qui me concerne, très progressivement, je suis parvenue à considérer un peu moins douloureusement l'irréparable perte. A force de persuasion, j'ai fini par obtenir de dormir avec Tonton, dans sa chambre, Fouillou, curieusement, préférait la compagnie de Mammie . Ceci accrédite le fait que nous étions devenues, elle et moi, des bons chiens familiaux, les temps où nous exercions de subtiles distinctions entre ceux qui étaient nos mal"tres et ceux qui n'avaient que le rang d'alliés, comme membres de la meute, pardon, de la famille, étaient définitivement révolus. rarrivais à retrouver une certaine sensation de satisfaction, au gré de nos promenades quotidiennes, de certains rites nocturnes, plus ou moins imposés par mon oncle humain, couche tard invétéré, qui m'offrait des petits gâteaux fourrés aux figues, au milieu de la nuit. Je pourrais prétendre qu'il m'empêchait ainsi de me reposer à mon gré, mais ce serait hypocrite de ma part; en réalité, j'attendais impatiemment ce moment, et ille savait très bien .
C'est à peu près à cette époque que ma chère Fouillou, qui commençait à subir les atteintes d'un grand âge, consentit enfin à me fournir des détails sur son existence, sans lesquels je n'aurais de toutes façons pas envisagé de réaliser ce récit .
Elle était née en 1976, à Kaiserslautern, en Allemagne, comme je l'ai déjà indiqué. Son arrivée dans sa famille a fait l'objet d'un petit stratagème, d'ailleurs, son maître, qui avait dû récemment se séparer de Kalife, tenait par dessus tout à créer la surprise; il avait soigneusement tu son intention d'acquérir un autre bon chien. Prétextant une obligation quelconque, il s'était rendu à l'élevage pour aller la chercher. Auparavant, il avait pris langue dans le plus grand secret, afin qu'une petite chienne" au caractère doux, pas encombrante, sociable, pas blanche" lui soit destinée, dans une portée qui venait de naître. C'est donc de manière tout à fait inopinée que
Dolly a été présentée, un beau jour, à ses grands parents humains, et à Pop, le gros bêta, qui n'a rien trouvé de mieux que de l'accueillir en aboyant. Celle qui n'était encore qu'un bébé caniche a été effrayée par ce matamore ( Qu'elle allait bien vite mener par le bout du nez, du reste. ), s'est précipitée dans les jambes de Philippe, quémandant une protection immédiate, face à ce danger inconnu! Cette entrée en matière ne présageait nullement, il s'en faut, la nature des liens affectifs
qui uniraient Pop et Fouillou . Je sais bien que mon récit paral"t toujours aussi décousu, que des noms déjà cités auparavant reviennent, mais je n'y puis rien si les biographies des bons chiens de notre famille sont aussi étroitement imbriquées, les unes avec les autres .
Jacqueline, l'épouse de mon Tonton ( Elle n'est plus son épouse, je n'ai pas encore saisi pourquoi, les humains sont décidément bien difficiles à comprendre, quelquefois, j'en fournirai d'autres exemples. Pourra-t-on m'expliquer une bonne fois pour toutes comment on peut cesser d'aimer ? Voilà un cheminement intellectuel que je mets au défi n'importe quel bon chien d'appréhender! ) a découvert celle qui allait être surnommée Fouillou, arc-boutée à l'extrémité de sa laisse, au beau milieu de l'escalier de l'immeuble, refusant d'avancer en étant entravée de telle manière! C'est qu'elle était encore au tout début de son apprentissage de bon chien, il s'agissait de découvrir l'utilité d'une foule de choses mystérieuses, et cette nouvelle façon de se déplacer l'irritait fort . Il m'est agréable de raconter que ce fut avec des éclats de rire, expression de la joie simple que procure la première rencontre avec un être qui ne demande qu'à se sentir baigné par une affection qu'il est prêt à rendre au centuple, que la petite chienne fit son entrée dans sa famille. Il faut dire qu'elle fut immédiatement cooptée, avec sa désarmante maladresse, son talent pour aller mettre son nez dans tous les coins de l'appartement, sa joyeuse vivacité .
C'est de sa curiosité jamais satisfaite que lui vient son surnom, issu du patois provençal, désignant malicieusement quelqu'un qui " fouille " partout, justement. Une seule personne lui a restitué l'usage de son nom d'origine, bien trop brièvement; c'était notre petite Magali, qui ne l'a jamais appelée autrement qu' " Olli " .
Le soir même, elle commençait déjà à reconnaître son tout nouveau territoire, et à s'en approprier l'usage. Ses maîtres avaient fermement décidé de lui interdire l'accès à leur chambre ainsi qu'à leur lit, pour des motifs hygiéniques, qui m'échappent un peu, je l'avoue. rai eu le même différend avec ma mal"tresse, Sylvie, qui se croyait aussi obligée de m'assigner ma place dans mon panier, et nulle part ailleurs! Les choses ont évolué dans le bon sens, depuis ces temps déjà éloignés...Pour en revenir à Fouillou, l'inébranlable résolution de Philippe et Jacqueline tint bon. . . pendant cinq bonnes minutes, dès qu'ils eurent une vague idée de la gamme étendue de pleurs, de gémissements, que peut produire un chiot, ils prirent conscience, avec une rare sagesse, qu'il était nettement préférable de céder, ce qu'ils firent en ouvrant la porte, avec une expression mi-amusée, mi-éxcédée ! Fouillou bondit d'un coup sur le couvre-lit, s'assurant une place dont elle allait user, pour dormir, le reste de son existence .
Avec le recul du temps, je me demande parfois si je n'aurais pas dû adopter d'emblée une telle tactique, mais j'étais trop honnête pour feindre un désespoir que je ne ressentais pas, trop heureuse de m'être fait passée pour un labrador...Ma chère Fouillou avait été pourvue d'un caractère bien plus déterminé que le mien, elle le prouva rapidement, car après avoir commencé par imposer ses volontés à sa meute, elle ne tarda guère à faire virtuellement passer Pop, qui était pourtant un grand ancien, à ses yeux, par un trou de souris! Entendez par là qu'elle possédait un art consommé de courir autour de lui à toute allure uniquement pour le plaisir de l'entendre protester vigoureusement ou bien pour l'obliger à lui donner son os, acte qu'il ne consentait à effectuer qu'en regardant ostensiblement ailleurs; il fallait bien qu'il sauve les apparences !
Qu'on ne se méprenne pas; encore aujourd'hui, Fouillou le considère comme son père­chien, elle a été élevée en sa présence, a accompli un nombre astronomique de promenades en sa compagnie, a partagé une quantité impressionnante de repas avec lui ( C'est le genre de critères que nous retenons pour apprécier des périodes s'étendant longuement dans le temps) . Comme elle me l'avait affirmé, ce faux dur était un charmant compagnon; elle me l'a rappelé souvent. I1s ont été si proches, si familiers, que Mammie les emmenait presque quotidiennement faire des achats, aux Economats, attachés à la même laisse !
D'après elle, on n'a pu lui reprocher qu'un petit travers, dans son jeune âge: elle possédait une nette propension à creuser le plâtre des cloisons, dès qu'elle était seule. C'était la seule façon qu'elle avait trouvé de meubler son attente du retour de sa famille à la maison !
Au bout de deux ans d'une existence paisible, dont tout bon chien normalement constitué se contente, car nous ne sommes pas des êtres difficiles ou exigeants, tout se compliqua, pour elle, son maître ayant décidé qu'il était temps qu'elle connaisse la maternité !
Je préfère, d'ailleurs, restituer de mémoire les termes de notre conversation, craignant de commettre des omissions de nature à dénaturer mon récit :
 
- Alors....raconte, Fouillou !
- Eh bien, c'est assez simple. Mon maître n'était pas aussi au fait des chiens, des chiennes, ainsi que de tout ce qui avait trait à notre reproduction! Il s'était laissé dire qu'une femelle devait obligatoirement mettre bas au moins une fois dans sa vie, afin d'assurer son équilibre hormonal . Naturellement, il ne lui est même pas venu à l'esprit de prendre des avis autorisés, il s'est contenté d'attendre que cette idée fàsse son chemin en lui, en se persuadant progressivement qu'il détenait la vérité! Je le soupçonne fort, avec le recul, d'avoir inconsciemment voulu procréer à travers moi, son bon chien, alors que lui n'avait pas pu avoir la joie d'être père, lui-même . Peu importent les raisons, le résultat était là: il avait pris sa décision, en consultant pour la forme son épouse, ainsi que la famille. Ce qui l'a certainement influencé également dans ce sens, c'est que par un pur hasard, l'une de ses collègues de

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×