phil du Sud

 

 

- Qui es tu, Tanya ? Pourquoi es tu venue envahir le petit appartement de mon Tonton ? Vous devez singulièrement manquer de place, tous les deux, tu es beaucoup trop grande. . .
- Je suis un ancien chien errant, Vénérable Fifi, je ne nourris aucune animosité envers toi, et je suis toute disposée à respecter les rites de cette famille. Je préférerais pouvoir m'y intégrer, et connaître enfin une certaine tranquillité. rai été recueillie par une personne qui avait déjà deux autres chiens, et deux filles, et on ne s'occupe guère de moi, je puis même te dire que je suis souvent à l'attache. En ce moment ma maîtresse cherche un logement, et ils ne peuvent pas s'embarrasser de moi, je suis assez triste de le savoir .
- Oui, je vois ça d'ici, tu es en train de tout faire pour t'imposer à mon Tonton, car, bien sûr, tu as deviné qu'il possède un coeur d'artichaut, et que tu lui plaît !
- Je t'en prie, Fifi, ne me juge pas aussi sévèrement, je suis consciente d'avoir une morphologie impressionnante, mais je suis un bon chien, tout comme toi, je suis malheureuse, et j'aspire davantage de sérénité, ne peux tu le comprendre ?
- Raconte moi donc ta vie, et je jugerai si tu dis vrai, et si nous devons t'apporter le secours auquel tu aspires .
 
La géante me raconta sa courte existence ( elle avait, selon elle, un peu plus de deux ans ), celle-ci avait été émaillée d'une trop longue succession de mésaventures, il me fallait l'admettre, en dépit de mes préjugés. Elle avait connu, comme moi, en des temps reculés, l'abandon, mené une vie de chien errant, sans foyer où se réfugier quand il faisait froid, ou quand il pleuvait ( Ce détail m'horrifia, je me refuse depuis toujours à traverser une pelouse pour peu qu'elle soit mouillée !), il lui fallait aussi assurer seule sa pitance, ce qui n'était pas aussi facile qu'on pouvait le penser. ( Je croyais fermement que tous les chiens possédaient une gamelle qui se remplissait toute seule, au fur et à mesure des besoins. . . ) Pour accréditer ses dires, elle me raconta aussi qu'il lui était arrivé de devoir livrer bataille, pour s'assurer la propriété de quelque déchet alimentaire trouvé dans une poubelle! ren tremblais de peur pour elle. Elle m'affirma également que depuis cette triste époque, aucun représentant de la gent canine, gros ou petit, ne lui faisait peur, elle se sentait capable de lui faire entendre raison aisément. Ensuite, elle me relata comment elle avait trouvé refuge dans cette famille très pauvre, et qu'une adolescente inconséquente l'avait prise sous sa coupe, prompte à la corriger à la moindre faute, aussi vénielle soit-elle ! Elle venait de passer les derniers mois attachée en permanence à une caravane ( Il s'agit d'une autre variante de la niche à roulettes, que prisent fort les Deux Pattes, pour partir en vacances ), en compagnie d'un certain Pilou, qui était aussi le père d'une portée de chiots qu'elle avait mise au monde sans toutefois pouvoir les garder. . .
Je comprenais que cette litanie d'avatars méritait qu'on se penche sur son cas avec un peu plus de bienveillance, et ma nature de bon chien m'incita à proposer à l'Intruse un modus vivendi acceptable pour nous deux .
 
- Ecoute moi, Tanya, j'admets que tout ce que tu viens de me raconter n'est guère réjouissant, et je reconnais que je bénéficie d'un mode d'existence beaucoup plus apaisant que le tien. Toutefois, il te faut comprendre que tu te trouves sur mon territoire, c'est un fait qui ne souffre aucune contradiction. Je connais bien mieux que toi celui que tu prédestines à devenir ton maltre, et il se laissera faire. Tu peux donc être assurée qu'il t'offrira le foyer stable que tu recherches. Voici ce que je te propose, à chaque fois que tu viendras, je te grognerai après, pour affirmer ma préséance sur ces lieux, mais ce sera uniquement pour la galerie. mon Papy et ma Mammie, ainsi d'ailleurs que Philippe ne comprendraient pas que je renonce à mes droits .
- Je le comprends, Fifi, je t'affirme que je suis disposée à toutes les concessions, en contrepartie, je puis t'assurer que si d'aventure nous nous promenons ensemble, comme je l'espère, pas un seul chien ne viendra troubler ta tranquillité, si je suis présente. J'ai vocation à défendre ceux que j'aime, et dès lors, rien ne s'oppose à ce que je te considère au nombre d'eux .
- Bien! Il faudra aussi me laisser monter sur les genoux de ma famille sans récriminer, j'ai droit, également, à mes câlins quotidiens, et j'y tiens beaucoup !
- Il en sera ainsi, je suis beaucoup plus portée à jouer à la balle ou au bout de bois !
 
Nous entérinâmes cet accord secret en nous sentant mutuellement la truffe, et tout fut dit . D'authentiques bons chiens trouvent toujours un terrain d'entente. Je ne fus pas étonnée quand j'entendis mon Tonton déclarer, quelque temps plus tard, qu'il entendait conserver près de lui cette "merveilleuse chienne", ses propriétaires trouvant toujours une bonne raison pour lui demander de prolonger son hospitalité. Moi qui subodorait depuis le début l'évolution inéluctable de la situation, m'amusait fort de l'entendre évoquer un ensemble de justifications qui concourraient à l'adoption de Tanya, qui le suivait comme son ombre, en toutes circonstances .
De fait, cette géante au grand coeur sut séduire toute la famille par sa gentillesse, en dépit de l'habitude qu'elle avait prise d'ameuter tout le quartier dès qu'un inconnu, canin ou humain faisait mine de passer devant la maison. Il fallait dire qu'elle possédait un organe vocal sonore et
grave, propre à dissuader n'importe quel importun de venir vérifier de près si ses intentions étaient amicales ou non! Sa manie de jouer à la balle pendant des heures, inlassablement, me
déconcertait, pour ma part cette occupation puérile n'a jamais revêtu un quelconque intérêt pour moi, à quoi bon rapporter un objet, pour le voir aussitôt après relancé au loin ? Ce qui me sidérait davantage encore c'est que ma famille était, apparemment, en admiration devant cette disposition à bondir pour enserrer de ses impressionnantes mâchoires un morceau de bois ou une vieille balle ( dont elle faisait une consommation impressionnante !) . Moi qui suis une adepte convaincue du panier, cette débauche inutile d'énergie me laissait songeuse. D'évidence, Tanya n'était pas, comme moi, un bon chien intellectuel, qui trouve son plaisir à réfléchir, confortablement installée, bien au chaud, à la façon dont va le monde en général . Elle paraissait privilégier les activités à caractère sportif, ainsi je me suis laissé dire que c'était une nageuse émérite, qui n'hésitait pas à plonger dans les rivières ou les plans d'eau qu'elle trouvait, au hasard des multiples promenades qu'elle effectuait tous les jours avec son mattre . Je dois dire que j'ai toujours eu un problème avec l'eau, en ce qui me concerne, qu'elle tombe du ciel ou qu'elle stagne, en quantité plus ou moins importante sur le sol...je n'apprécie guère d'être séchée, aussi, depuis bien longtemps ai je décidé qu'il convenait absolument d'éviter de se mouiller, et dans l'ensemble, j'y parviens très bien! Je vous laisse le soin d'imaginer ce que je pouvais penser des évolutions aquatiques de Tanya. . .
n faut que je vous la décrive, elle était grande, largement aussi haute sur pattes qu'un Berger Allemand, avec un corps à la ligne fine, élancée, de grandes oreilles qui pointaient en permanence vers le ciel. Elle possédait une robe uniformément noire sur le dos, tandis que son poitrail était blanc, et le reste de son corps d'un joli beige. Détail amusant, le bout de ses pattes démesurées (par rapport aux miennes, en tout cas. ) était blanc, comme si, par inadvertance, elle avait trempé ses membres dans un pot de peinture .
Si j'ai fini par reconnaître à l'Usurpatrice de réelles qualités de bon chien, puisqu'elle semblait ravir le compagnon Deux Pattes qu'elle avait délibérément choisi, celui-ci avait dû faire l'impasse sur un mode de vie plutôt sédentaire. . . C'est que la bougresse redemandait des promenades, de très longues promenades pour assouvir son appétit de grands espaces, propre à tous les représentants de la gent canine, pourvu qu'ils soient de grande taille. Aussi, mon Tonton passait des heures à marcher dans la campagne environnante, ou bien le long du Lez, quand la température montait vraiment, à lancer interminablement des bouts de bois, des balles en caoutchouc. n n'était d'ailleurs pas bien difficile de deviner lequel des deux se fatiguait le plus vite de ces exercices aussi exténuants que répétitifs !
Parfois je participais, avec le reste de la famille à ces balades, je jouissais encore d'une certaine résistance à la fatigue, à l'époque, et j'étais toujours estomaquée de la voir bondir, courir à perdre haleine, à une allure stupéfiante, inlassablement. Comme elle semblait capable de rendre heureux Philippe, j'ai fini, en bon chien qui se respecte, à lui pardonner son intrusion au sein de notre meute, d'autant plus qu'elle me manifestait les égards dus à mon grand âge, comme j'étais en droit de l'attendre, en qualité d'aînée .
Toutefois, j'aurais aimé comprendre pourquoi elle avait le droit d'engloutir des quantités astronomiques de nourriture, à l'heure de la gamelle, que nous prenions souvent en commun, alors que mes propres rations n'avaient pas augmenté significativement, pour autant! Allez comprendre une injustice flagrante. . .j'aurais voulu qu'il me soit permis de montrer que moi aussi, j'avais suffisamment d'appétit pour engloutir voracement des kilos de Pal et d'Alifloc ! Mais Mammie a toujours eu la hantise que je devienne un "chien boudin", et gardait l'oeil sur ma ligne, à mon grand désarroi. Je me demande, parfois, quelle importance peut bien revêtir mon "look", puisque je suis, avant tout, dotée d'une beauté intérieure; on m'a assez laissé entendre que la Nature ne m'avait pas vraiment favorisée ! Mais les Deux Pattes raisonnent ainsi, et j'ai bien peur que cette déplorable tendance ne perdure: un chien doit recevoir une nourriture en quantité proportionnelle à sa taille, et surtout à son poids! A cet égard, j'aurais bien des récriminations à faire valoir;
jamais on ne tient compte de notre appétit, et pourtant c'est là un facteur déterminant de notre bien-être, ce ne sont pas les humains qui vont pouvoir le nier, alors qu'ils mangent ~ à leur faim,
sans que les bons chiens n'y trouvent à redire! Avouez qu'en matière d'injustice, il est difficile de trouver mieux...quandje vous dis que nous sommes condamnés à l'abnégation...et au silence ( en principe, puisque nous avons encore la ressource d'exprimer notre mécontentement justifié de manière sonore, mais sans espoir, malheureusement, d'être compris !)
Je sais bien que certains penseront, de bonne foi, qu'une telle remarque est parfaitement incongrue, mais nous autres, bons chiens, avons si peu souvent l'occasion de faire passer des messages, que je ne vais pas me priver, cette fois, de clamer haut et fort mon indignation !
Alors que nos chers deux Pattes célèbrent à l'envi les plaisirs de la table, qu'ils produisent même une abondante littérature à propos de la cuisine, de la gastronomie, qu'ils ont à leur disposition des magasins regorgeant de victuailles plus alléchantes les unes que les autres, et des restaurants par milliers dont la seule raison d'être, précisément, est de satisfaire leur APPETIT , nous autres, compagnons infortunés ( Je n'irai pas jusqu'à dire d'infortune, vous noterez que même lorsque je présente une revendication des plus légitimes, je garde le sens de la mesure !) devons nous contenter, tristement, de rations prédéterminées, sans que jamais l'on ne s'enquière de savoir si après le repas, nous n'avons pas encore un petit creux à combler !
 Voilà un de nos problèmes majeurs posés, que nous vivons dans une indifférence générale, ce qui, vous en conviendrez, est un anachronisme, à l'époque où, justement, on combat /a faim dans /e monde! Apprenez que vos fidèles compagnons à quatre pattes doivent composer en permanence avec les affres de la faim! Ce n'est tout de même pas de notre faute si Dame Nature nous a doté d'une capacité à ingurgiter davantage de nourriture que les Humains! Je vais, pour illustrer parfaitement mon propos, vous citer à nouveau Popsy, qui, probablement à l'occasion d'un jour de disette, a été amené à avaler cinq entrecôtes dont la famille ne devait avoir nul besoin, puisqu'elles étaient disposées sur un balcon, au sol! ( Je tiens cette anecdote de Fouillou ) Pensez vous que le teckel insatiable a été malade ? Pas du tout, son système digestif avait parfaitement assimilé cette savoureuse viande, en tout cas il n'a pas présenté le moindre symptôme
d'indigestion, même s'il est vrai qu'il s'est abstenu de manger pendant le reste de la journée...
Pour ma part ( en parlant de ration. . . cela s'imposait) je retire de cet exemple deux enseignements: Un bon chien n'est jamais nourri en fonction de son appétit, et, en outre, il est tout à fait apte à se réguler, dès qu'il a la sensation que son estomac est plein !
 Voici pourquoi, alors qu'il m'est donné de m'exprimer à ce sujet, je ne manquerai pas de souligner combien nous souffrons de cet état de fait, avec toute la dignité qui nous caractérise .
Par pitié, prenez donc en compte notre faim, et non l'idée que vous vous faites de nos besoins supposés! L'une de nos aspirations, l'un de nos rares plaisirs, est celui de nous sentir
confortablement rassasiés, alors, de grâce, chers Deux Pattes, faites donc en sorte que, libérés des affres de la faim, nous soyions en mesure de vivre pleinement notre vie de bons chiens !
Où diable en étais je ? Voilà que je m'égare dans des considérations alimentaires, au lieu de tenir mon rôle de narratrice...pensez vous que ce soit facile, lorsqu'on a l'estomac vide ?
Revenons à Tanya, qui usait sa belle santé à courir après des balles et à établir des records de traversée du Lez. . . voilà, en tout cas, l'un des secrets de l'exceptionnelle longévité de mon enveloppe corporelle; je l'économise au mieux, consciente de sa fragilité...un chien intelligent est un chien qui dort, ainsi il est assuré de repousser des échéances autant inéluctables que
désagréables .
Philippe avait découvert une compagne certes imposante physiquement, mais utile. Je ne l'ai jamais admis ouvertement, on a sa dignité tout de même, mais ses aboiements furieux, quand un étranger canin ou humain passait devant le portail de la maison me glaçaient le sang !
Ainsi, il lui était arrivé souvent de se coucher en oubliant de fermer le verrou de sa porte, eh bien vous le croirez ou non, mais il ne se relevait pas pour pallier cet oubli mettant en cause sa sécurité; Tanya était là et sa seule présence suffisait à dissuader n'importe quel importun de pénétrer chez lui sans y avoir été invité! L 'U surpatrice possédait un instinct de garde et de protection extraordinairement développé, on considérait généralement, dans la famille, que c'était son côté Berger Allemand qui lui conférait cette qualité. Il fallait dire qu'en compagnie d'in tel
cerbère, on ne pouvait craindre une agression! Moi-même, au cours de nos promenades, ressentais je une indéniable impression de sécurité, induite par la certitude qu'aucun méchant chien dont nous aurions croisé par hasard le chemin ne se serait aventuré à venir affirmer une prétendue supériorité. L'énorme Tanya, dotée d'une dentition propre à inspirer une prudente circonspection, protégeait sa famille, alors qu'il me faut bien confesser que je n'étais guère capable d'en faire autant! Mammie a eu l'occasion de le constater, un jour que Philippe nous avait confié sa complice pendant qu'il allait effectuer quelques courses. Un individu, se prétendant marchand de tapis, avait réussi à s'introduire dans la maison, sans y avoir été invité, peut-être pour tenter d'évaluer s'il y avait quelques objets susceptibles d'être dérobés. Peu importent ses motivations, quand il a vu notre ramasseuse de balles invétérée se précipiter sur lui, les babines retroussées en un rictus peu engageant, il n'a pas demandé son reste, en ressortant vivement de notre demeure !
Si j'ai éprouvé ce qu'il convient d'appeler de la jalousie, pendant les premiers temps de l'arrivée de Tanya au sein de notre meute, je me suis rapidement aperçue que ces deux là étaient faits pour s'entendre, elle aimait son maître autant que celui-ci l'adorait, c'était aussi évident que la présence d'une truffe au bout du nez d'un bon chien! fi m'est arrivé de songer, me souvenant des récits de notre regrettée Fouillou, qu'il avait trouvé une seconde Rita, et comme, en fin de compte, mon Tonton me dispensait toujours autant de caresses lorsqu'il était chez nous, j'ai fini par accepter parfaitement cette nouvelle évolution de nos rapports affectifs .
Toutefois, ce bon chien n'était pas parfait, et bien peu, en vérité, peuvent légitimement prétendre l'être. Elle était animée d'un comportement frisant l'hystérie, dès qu'il y avait un orage ! On m'a rapporté ( Un bon chien finit toujours par avoir connaissance des événements essentiels qui se produisent au sein de sa meute. ) que pendant une nuit où une perturbation particulièrement violente sévissait au-dessus de Lattes, elle était parvenue à pénétrer dans l'armoire de Philippe, écrasant de tout son poids ses chaussures, et ne laissant dépasser à l'extérieur que le bout de son nez! Moi-même, je ne prise pas les intempéries, je l'ai déjà mentionné, mais je conserve suffisamment de maîtrise pour me considérer en sécurité sous notre toit, rencognée prudemment dans l'un de mes paniers préférés. Ainsi, on aurait pu parfaitement la comparer aux ancêtres des Deux Pattes, qui n'avaient peur de rien, sauf que le ciel ne leur tombe sur la tête !
Cette aversion marquée pour le tonnerre et les éclairs allait encore plus loin, puisqu'il suffisait qu'un avion à réaction passe dans le ciel pour que, toutes affaires cessantes, elle rentre ventre à terre à la maison, abandonnant aussitôt la partie de balle ou de bout de bois en cours ! Personne n'a réussi à la rassurer totalement, et Philippe, les nuits d'orage, était condamné, rituellement, à prendre dans ses bras un chiot apeuré de trente cinq kilos, qui tremblait
convulsivement, bien après que le calme ne soit revenu !
Comme je suis intrinsèquement un bon chien ( je sais bien que je me répète, mais je n'ai que cette occasion de proclamer ce que je suis, ce que nous sommes. . . ), j'aurais voulu que cette belle histoire d'amour connaisse une fin heureuse, et le plus tard possible, mais le destin ne l'a pas voulu. Pourtant il était permis de supposer que notre énorme amie avait enfin eu de la chance, alors que son existence avait si mal débuté, comme je l'ai dit. Un jour, alors qu'il était allé rendre visite précisément aux anciens maltres de Tanya, dans le Gard, Philippe avait marqué une courte halte sur un parking de l'autoroute, et...sa complice, qu'il avait laissée se dégourdir ses grandes pattes, disparut soudainement à la faveur de l'obscurité! fi l'appela, la chercha, mais rien n'y fit, et au bout d'une heure, il se résigna à regagner la maison, non sans avoir signalé la perte de Tanya, susceptible de baguenauder tranquillement aux abords de l'aire de repos. Dès qu'il vint
communiquer la triste nouvelle, on décida de repartir très vite, pour s'assurer qu'il ne subsistait pas un petit espoir de la retrouver. Quelle ne fut pas la surprise de son maître, qui la retrouva assise à l'endroit précis où il avait garé précédemment sa niche qui roule! Tanya, qui nourrissait avec raison une confiance aveugle en son mattre, était persuadée qu'il ne pouvait que revenir, et l'attendait patiemment. A cette occasion, nous craignîmes le pire: nous la voyions déjà écrasée, ou bien perdue dans la campagne environnante. . .les retrouvailles furent émouvantes à souhait,
d'un côté comme de l'autre, et après cette désagréable alerte, on réintégra bien vite sa maison, pour se dire sa joie d'être à nouveau ensemble .
L'été suivant, un scénario similaire se reproduisit, mais n'eût pas les mêmes conséquences . Cette fois, elle s'était littéralement évaporée, sans aucune raison logique, alors qu'elle sacrifiait au "rite de la balle", au bord du lac du Salagou . Par malheur, de longues recherches ne permirent jamais de la retrouver, en dépit de multiples démarches entreprises auprès des municipalités environnantes, de la S.P .A. ( rappris à cette occasion que cet organisme qui m'inspirait tant de réprobation, avait aussi pour mission d'aider à retrouver les bons chiens égarés, cette association est remontée dans mon estime, je pensais qu'elle n'avait pour seul but que d'enfermer mes pauvres frères dépourvus de compagnons à deux pattes ), de la Gendarmerie, des Pompiers, de l'Office des Forêts, sans parler des petites annonces et des affiches apposées à l'endroit supposé de sa disparition, hélas définitive. Pendant bien longtemps, nous entretînmes l'espoir, qui se diluait au fur et à mesure que le temps s'écoulait, qu'elle allait surgir, unjour, devant la porte, afin que nous puissions à nouveau l'entourer de l'affection qu'elle avait su susciter .
il n'en fut rien, et notre "grande" aboyeuse, qui avait un coeur d'or, ne revint pas nous proposer sa balle en caoutchouc avec insistance, comme elle avait coutume de le faire .
Ma famille conçut un vif chagrin de cet épisode douloureux, et Philippe, deux ou trois mois après, adopta un petit chien à la S.P .A., sans doute dans l'espoir d'atténuer le vide créé par l'absence de sa grande amie. Je dois dire que cette tentative s'avéra catastrophique, ce jeune fou n'écoutait rien, en dépit de mes sages recommandations, et passait le plus clair de son temps à s'enfuir on ne savait où. Quelques jours plus tard, pour éviter que cette situation ne dégénère, il fut reconduit au refuge, décidément trop capricieux pour mon Tonton, qui avait l'habitude de voir sa fidèle Tanya ne jamais s'éloigner de lui .
Toujours dans l'espoir de retrouver une présence canine conforme à ses voeux, et inconsciemment, sans doute, pour retrouver l'image de la disparue, une nouvelle chienne, qui végétait dans un misérable refuge, où elle avait été abandonnée avec sa portée de chiots, fit son entrée chez nous. C'était un bâtard de Berger Allemand, beaucoup plus petite que Tanya, qui reçut le nom de Rita, afin, peut-être, de conjurer le mauvais sort .
Au début, comme tout bon chien qui se respecte, elle se révéla d'un commerce agréable, même si, en ce qui me concernait, cette énième intrusion me déconcertait un peu plus . Malheureusement, quelques mois plus tard, son comportement se modifia, elle devint agressive, sans raison, des accidents manquèrent bien se produire, il lui arrivait même de montrer les dents à son maître, pour peu qu'elle se sente contrariée de devoir l'attendre dans l'appartement, ou qu'elle ne le reconnaisse plus quand il voulait pénétrer dans sa niche qui roule! Elle avait pris l'habitude de s'échapper, elle aussi, pendant des heures, n'hésitant pas à sauter par dessus le mur, pour aller batifoler à son aise . rhésite, en qualité de chroniqueuse, à lui reconnaltre la qualité de bon chien, je dirais simplement qu'elle avait été beaucoup trop perturbée pour retrouver un comportement équilibré, serein. La mort dans l'âme, il s'agissait là d'un nouvel échec cuisant, Philippe la ramena aussi dans son refuge, expliquant aux responsables qu'il ne voulait plus envisager qu'elle ne finisse par mordre sérieusement quelqu'un, et provoquer des ennuis à n'en plus finir ! Les derniers temps où il persistait à l'emmener se promener dans les vignes, il n'osait même plus lui permettre de courir à son aise, même s'ils étaient seuls, car elle en profitait systématiquement pour jouer les chiens fantômes, pendant des heures, parfois !
L'événement qui l'a convaincu qu'il avait malheureusement effectué un bien mauvais choix, me laissa pantoise quand il me fut rapporté. Elle n'avait rien trouvé de mieux que d'acculer contre un mur un cycliste, apparemment décidée à lui sauter à la gorge! Inutile de préciser que ce promeneur n'avait rien fait pour inquiéter cette seconde Rita, qui s'avérait décidément intenable . Une fois que la décision qui s'imposait fut prise, je pensais bien que c'en était fini des intrus, et que j'allais pouvoir enfin, à mon âge, régner en maîtresse souveraine sur mon territoire ! il faut croire que les deux Pattes sont particulièrement obstinés quand une idée précise les anime, car malgré ces déconvenues, je vis, à mon grand désarroi, apparaître inopinément une
petite boule de poils noirs, agitée au possible. ce jour là, je marmonnais dans mon panier: Quand va-t-il réaliser enfin qu'il est incapable de cohabiter avec un chien, s'il n'est pas pourvu de qualités exceptionnelles, cet entêté de Tonton est indécrottable, que ne me laisse-t-il pas savourer ma vieillesse en paix, avec ce défilé de soi-disant bons chiens ?
Celui-ci était un caniche noir, tout juste sevré, qui était infiniment trop agité à mon goût ! La premier jour, il chercha à me snober, ce qui me plongea dans un abîme de perplexité .
 
- Je possède un nom de tsar, je m'appelle Ivan !
- J'ai moi un nom de star, je me nomme Lassie ! répliquaisje, décidée à lui faire comprendre qui commandait, ici .
- C'est formidable. . . tu pourras être ma mère !
 
Ce petit diable, il n'y avait pas d'autre mot, je vous assure, pour décrire ce petit
énergumène, sans cesse en activité, avait été, paraissait-il, été élevé par une chienne husky, ce qui n'avait pas manqué de lui permettre de nourrir un complexe de supériorité, dont, à l'heure actuelle, il ne s'est toujours pas départi J
Cette fois, il avait été décidé de prendre un petit chiot, susceptible de n'avoir pas été traumatisé par des expériences antérieures. Malgré les craintes que je formulais intérieurement, il s'avéra que c'était un choix judicieux, cette fois; j'en étais heureuse pour Philippe, qui voyait enfin sa quête incertaine d'un petit compagnon aboutir, avec des chances réelles de succès .
J'étais étonnée, au début, de trouver un statut de grand chien, moi qui ai passé la plus grande partie de mon existence à côtoyer, au hasard de mes promenades, des géants! En effet, Ivan pouvait facilement passer sous mon ventre, bien que Mammie prétende qu'il ne reste qu'un espace des plus restreints entre celui-ci et le plancher. ( Mais rassurez vous, je ne vais pas relancer la polémique à propos des rations qui me sont consenties !) Comme j'ai toujours eu bon coeur, je m'empressais de participer à l'éducation de ce tout jeune hurluberlu, qui aurait bien voulu m'entraîner dans de folles courses poursuites, que je ne prise plus guère, il faut bien le dire. Aussi, m'appliquais je à lui faire comprendre qu'il convenait de montrer davantage de retenue; dans ses élans, s'il voulait être plus tard, considéré comme un bon chien, et bénéficier des avantages afférents à cette qualité. J'en fus pour mes frais, moi qui n'ai jamais été mère, je ne savais pas qu'un si jeune chien ne pense qu'à jouer et très accessoirement à se reposer paisiblement. En y repensant, d'ailleurs, je n'ai jamais eu l'occasion de fréquenter, dans cette existence, du moins, des sujets très jeunes. L'époque où moi-même je me livrais à des pitreries incessantes sur la pelouse de la caserne de gendarmerie avec un bobtail, n'éveillait plus en moi que de très vagues
réminiscences, là aussi le temps, cet ennemi de la mémoire, a eu largement le loisir d'annihiler la plupart de mes souvenirs de jeunesse. Aussi, j'étais sidérée de voir le nouveau venu déployer une activité apparemment inépuisable, ce que j'ai le plus grand mal à concevoir, moi le Chien Penché, qui n'est réellement satisfaite que par une immobilité totale, au fond de l'un de mes chers paniers ! Ivan, puisqu'il avait ainsi été baptisé, provisoirement, ne se tenait tranquille que lorsqu'il dormait, encore fallait-il s'estimer heureux qu'un chiot aie besoin de longues périodes de repos ! Même lorsqu'il se tenait assis, il arrivait à me donner le tournis! Il tournait sa tête de gauche à droite, ou de droite à gauche, vous choisirez en fonction de vos convictions politiques. . . Ses petits yeux, tels des billes étaient constamment en train d'observer le moindre mouvement, les gestes les plus insignifiants que nous esquissions. Je me suis surprise à songer que la cohabitation avec un personnage aussi remuant devait être particulièrement exténuante, d'autant plus qu'il témoignait de dispositions précoces. . . pour aboyer, sitôt qu'il était seulement intrigué par quoi que ce soit d'inhabituel. Ce petit caniche passait d'ailleurs aussi vite à l'état de veille au sommeil paradoxal, et je saluais bien bas cette époustouflante performance; il était capable de s'endormir plus vite que moi! Pourtant, je pensais détenir une certaine expérience dans ce difficile exercice. . .
Peu à peu, je m'habituais à ses entrées de graine de matamore, quand il s'acharnait à traîner son maître jusqu'au seuil de notre demeure, ce tout petit savait très bien qu'il venait manger, il est
fort possible, je n'en suis plus très sûre, que c'est moi qui l'ait initié à ce rite essentiel de notre existence de bons chiens, mais est-il besoin de préciser qu'il semblait, là aussi, se débrouiller parfaitement sans mes conseils avisés ?
Je dois dire que j'étais contente de retrouver un individu appartenant à la race des caniches, sa présence me rappelait les relations privilégiées que j'avais entretenues avec Fouillou, bien qu'il fut nettement plus agité qu'elle, il s'en fallait! Quand je tentais de lui expliquer qu'une de ses semblables avait eu droit de cité chez nous, il ne sembla pas vraiment comprendre la signification de ces paroles, et c'était bien naturel, comment peut on attendre d'un jeune fou qu'il appréhende de telles implications d'ordre sentimental ? En revanche, comme j'étais la seule et unique femelle de son entourage immédiat, il m'assimila aussitôt à une mère adoptive, et...je n'ai jamais eu le coeur de le détromper, même si je grogne par principe, quand il me lèche de manière trop insistante à mon goût! J'espère qu'on saura tenir compte de mon attitude conciliante et compréhensive, à son égard, c'est bien moi qui ai tout fait pour qu'il se sente accueilli d'emblée comme un membre à part entière de notre meute mixte. Malgré mon grand âge, il m'est arrivé de consentir à jouer avec ce farfelu, alors que vous avez compris, certainement, que j'incline beaucoup plus à l'introspection, qu'à des activités débridées et puériles, il faut bien le dire .
Le jour où j'ai appris que Philippe lui avait donné le surnom de Bibi, un peu de la même manière que j'ai été également appelée Fifi, j'ai été secrètement ravie; il ne pourrait plus jamais prétendre porter un patronyme plus avantageux que le mien, Bibi il est devenu, Bibi il restera, tout comme moi, et c'est heureux, les traditions ont été scrupuleusement respectées. . .
 Voilà bientôt deux ans que cet agité évolue au sein de notre famille, maintenant, et je suis, tout compte fait, heureuse que ma vieillesse soit agrémentée de la présence de ce tout jeune bon chien . Il n'a jamais cessé de me témoigner la tendresse à laquelle me donne droit ma qualité de mère adoptive, entendez par là qu'il se croit toujours obligé de me débarbouiller d'abondance, c'est sa façon de dire qu'il est content de me voir, et si je l'accepte parfaitement, j'ai encore
suffisamment de vocabulaire pour lui faire comprendre à quel moment il convient de cesser ces effilsions un peu ostentatoires. Lui aussi s'est découvert une véritable passion pour les balles, plus spécialement pour un hérisson jaune en plastique, qu'il m'a même demandé de surveiller attentivement, quand il est absent! Toutefois, ne le jugez pas uniquement sur ces manifestations de tendresse effrénée envers ma personne; je sais de source sûre qu'il possède un caractère peu accommodant avec la plupart des représentants de la gent canine, à de rares exceptions
près. . . Tout le problème consiste à déterminer s'il a vraiment un fichu caractère, ou s'il se sent le droit de se comporter en chien dominant, du fait d'aptitudes réellement supérieures, ce dont je doute sincèrement. . .
Néanmoins, cette tendance à aller tancer d'importance ses congénères, pour peu qu'ils aient le malheur de posséder une physionomie qui ne lui plaît pas, s'estompera avec le temps, j'en ai acquis la certitude. En effet, nul ne me contestera la capacité de savoir qui est ou n'est pas un bon chien, c'est ma vaste expérience que je laisse parler. Ainsi, cet étonnant "attrapeur" de balles de tennis usagées a tout de même réussi à se faire quelques copains, dans le quartier, dont un couple d'énormes bergers allemands de son voisinage. . .rai eu moi-même, l'occasion de faire une ou deux promenades en compagnie du mâle, un certain Pfa1z, qui s'est montré fort courtois, et parfaitement tranquille, en vrai bon chien. Il m'arrive, parfois, de songer que ma chère Fouillou, ma confidente, mon initiatrice, aurait été fort marrie d'assister à de telles fraternisations, qu'elle aurait qualifiées d'incongrues, si ce n'est "contre nature " ! Pourtant, ma cousine aurait dû se souvenir qu'en 1976, elle poursuivait amicalement sur la pelouse de la cité cadre, à Baden-Baden, où elle résidait, un autre Berger, dix fois plus gros qu'elle, qui portait le nom de Tom! Je tiens cette information révélatrice de notre tendance à occulter nos agissements premiers de Tonton . Enfin, je me dois de signaler, pour être tout à fait objective, que Bibi se comporte en authentique gardien, et qu'il sait parfaitement vociférer de façon convaincante, contrairement à moi, qui ait la sagesse de savoir que ça ne sert pas à grand chose, mais il ne possède pas encore la somme d'acquis que mes quinze ans ont imprimé dans mon esprit de Chien Penché .
En observant attentivement la manière dont se comporte notre Bibi, je suis arrivée à la conclusion qu'il représente une espèce de synthèse, à lui seul, des différentes caractéristiques des chiens de la famille, ce qui me paraît de bon augure, vous devez vous en douter. Il possède la morphologie de Fouillou, la personnalité dominante et impétueuse de Pop ( bien qu'à mon avis, il ne soit guère prédestiné à jouer les cerbères .), et l'esprit ludique de Tanya .
De temps à autre, il advient que je vienne en visite chez mon Tonton, et je dois dire que je reçois toujours un très bon accueil de Bibi, qui n'oublie jamais de manifester son contentement de me voir chez lui. Nous partons tous les trois faire une petite promenade, rituellement, et au retour, ce faux dur m'offre galamment de partager le lit de Philippe, afin de trouver un repos mérité après un tel effort . Curieusement, mon oncle Deux Pattes ne semble d'ailleurs pas avoir son mot à dire, quant à l'utilisation de ce meuble essentiel dans la vie d'un bon chien, il se contente, aux dires de Bibi, d'en disposer uniquement pendant la nuit, sous réserve que le petit caniche puisse y trouver place, tout contre lui. A ce propos, je ne comprends pas comment les humains n'ont pas encore pensé à fabriquer des lits conçus pour recevoir leurs fidèles
 compagnons. Figurez vous qu'il faut posséder une certaine souplesse pour y accéder, alors qu'il suffirait de diminuer leur hauteur pour que nous puissions bénéficier sans problème de la place qui revient aux bons chiens, à l'heure du repos !
Maintenant que je suis parvenu à retracer, pour l'essentiel, l'historique des chiens de la famille, du plus vieux au plus jeune, du plus petit au plus gros, il est temps que je vous parle du sujet qui m'intéresse le plus; moi .
On me pardonnera de me mettre ainsi en avant, dès qu'on se sera aperçu qu'il n'y a personne d'autre pour le faire. . .
rai, malheureusement, un aspect assez banal, n'ayant jamais eu la possibilité de me prétendre de race noble, mais j'ai déjà exprimé mon appréciation à cet égard, auparavant .
Je n'ai pas l'élégance nonchalante d'un lévrier Mghan ou la stature dissuasive d'un Danois, mais un physique de petit ratier noir au poil ras, des yeux plutôt globuleux, je porte une cravate blanche, et. ..un embryon de queue ( On comprendra, je l'espère, que je n'y suis strictement pour rien. . . ) . Certains me prétendent boulotte, affirment même que we de dos, je présente la silhouette d'un bouledogue français et se gaussent méchamment de mes pattes arrière arquées, " Louis XV ", précise parfois Mammie. . .Faut-il dire que toutes ces approximations plus ou moins justifiées me laissent indifférente ? De plus, ma robe qui porte, maintenant, de nombreux poils blancs, devrait logiquement inspirer un minimum de respect, en bonne logique .
On s'accorde toutefois à reconnaître que ce qui fait mon charme est ma beauté intérieure, et je suis entièrement de cet avis, qui reflète une évidente clairvoyance, ma modestie dût elle en souffrir! Bien peu, en effet, pour ne pas dire personne, peuvent prétendre que je ne suis pas un bon chien, dans toute l'acception du terme, et c'est là le seul titre que je revendique .
En des temps déjà reculés, j'étais une experte en trous; les cavités qui jalonnent mes innombrables promenades sont là pour en témoigner. Il y a d'ailleurs bien longtemps que je ne me suis livrée à cette saine activité. Je précise aussi qu'en dépit de ces indéniables ascendants de ratier, je n'ai jamais rien déterré de ma vie, mais il paraît que c'est l'intention qui compte. . .
A l'heure où je m'exprime enfin, après une existence vouée au silence, mon principal souci consiste à me reposer le plus souvent possible, de préférence confortablement. C'est un privilège dont nous jouissons, nous les bons chiens, au même titre que les Deux Pattes. Je reconnais que dans ce domaine, je suis particulièrement bien lotie, puisque j'ai la libre disposition de deux paniers, que j'use en alternance, ainsi que d'une chambre, qui constitue mon lieu de méditation favori . Autre avantage matériel, qui m'a été conféré en raison de ma grande sagesse, j'ai même le droit de me tenir à table, à l'heure des repas, avec ma famille, ceux-ci pourront témoigner, le cas échéant, que je ne me suis jamais laissé tenter par les amoncellements de victuailles qui trônent sur la table. . . Si, parfois, quand ils omettent, par pure distraction, de me faire goûter des échantillons des plats mitonnés par Mammie, je me contente, très discrètement, de leur rappeler ma présence . Comme j'ai tout de même eu la chance de posséder une famille plus réceptive que la moyenne, ils
réparent bien vite ces oublis, à moins que je ne devienne trop insistante, ne m'entendant plus gémir depuis belle lurette. . .Depuis quelques années, je contribue de manière significative à l'équilibre financier de la clinique vétérinaire, je suis généralement soignée par une Deux Pattes
particulièrement sensible à ma détresse quand je me rend en consultation; elle a la délicatesse de me prévenir qu'un injection va provoquer une petite douleur, c'est une consolation qui ne vaut que par son intention, car j'ai quand même mal, mais allez comprendre les raisonnements des Deux Pattes...
Bien peu de divergences m'opposent à ma famille, qui, malgré sa réceptivité restreinte, fait son possible pour que je m'épanouisse dans mon foyer . Toutefois, quelques désaccords mineurs subsistent, notamment quant aux horaires qui ont ma préférence pour aller faire mes besoins dans le jardin. Mammie prétend que je la réveille systématiquement au milieu de la nuit, pour quémander fébrilement l'ouverture de la porte. Je voudrais qu'on se rende compte, une bonne fois pour toutes, que je n'ai pas de montre, et que je ne connais en fait d'horloge, que celle qu'on qualifie de biologique! D'ailleurs, il convient de noter que je dois rappeler quotidiennement à Mammie l'heure à laquelle il faut me donner mes médicaments au pâté! Heureusement que je suis là pour pallier à sa distraction, et je m'abstiens, par bonté d'âme, de remarquer ces oublis quand ils se produisent !
Mais ne vous méprenez pas, fondamentalement, je suis une chienne heureuse, en dépit des stigmates de la vieillesse qui m'accablent un peu, et je ne souhaite à mes frères que de connaître le même sort que le mien .
Tous les bons chiens, dont je me fais l'interprète, n'aspirent qu'à vivre en pleine harmonie, et dans un esprit de compréhension totale, avec ceux qu'ils ont choisis depuis des temps immémoriaux, pour leur prodiguer la tendresse et l'amour sans lesquels nous ne parviendrions pas à concevoir le sens de notre existence commune .
Au moment de vous livrer cette conclusion, pour simpliste qu'elle soit, j'entends bien certains esprits prétendument cartésiens qui vont s'empresser de formuler des objections : "Comment ? Mais un chien ne parle pas, ne pense pas, ne sait pas lire, et encore moins écrire...ce n'est qu'une bête, il faut remettre les pieds sur Terre! Notre pauvre monde nous pose suffisamment de problèmes, suscite assez d'interrogations de toutes sortes, sans que nous ne devions maintenant prendre en compte les revendications des chiens! Où allons nous ? C'est là de /afabulation pure et simple..."
A ces détracteurs, qui se réfugient frileusement derrière leur logique d'humains, je répondrai simplement qu'il serait illogique, justement, depuis le temps que les hommes et les chiens cohabitent pour le meilleur et parfois, j'en conviens, pour le pire, que nous n'ayions eu le temps d'élaborer quelques réflexions à propos de la manière dont il convient d'envisager notre vie commune. Toutefois, la Confrérie des Bons Chiens, à l'instar des humains, utilise ses propres lois, et je risquerais un rappel à l'ordre si, d'aventure, je révélais par quel moyen j'ai pu enfin
m'exprimer sur des sujets qui nous tiennent à coeur .
A l'aube du troisième millénaire, il nous a semblé essentiel de mettre en évidence quelques vérités qui nous paraissent essentielles. . . .

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