Texte de Phil du Sud

 

 

 

Il fallait bien qu'un jour, je me décide une bonne fois à m'exprimer. . . Voilà des années que je déploie des trésors de patience et de persuasion, pour faire comprendre à ma famille, qui a décidément le chic pour passer à côté des choses essentielles, ce qu'est un chien.

Une chienne, dans mon cas, mais nous autres, chiens, chiennes, attachons peu d'importance, en vérité, à toutes les formes de discrimination attachées à l'appartenance à un sexe ou à un autre. Certains vont m'objecter, je les entends déjà, que ce n'est pas toujours vrai, qu'on connaît des représentants de mon espèce fort préoccupés par notre reproduction. A ces Deux Pattes je répondrai simplement qu'à de rares exceptions près, nous, le Peuple canin, comme le reste du règne animal d'ailleurs, ne nous laissons pas égarer par des passions débridées, et nous comportons de manière strictement utilitaire et hygiénique dans ce domaine... mais je perds le fil de mon propos, il semblera singulièrement décousu, si je ne mets pas de l'ordre dans mes idées.

Avant tout, je suis un bon chien, et c'est une notion qui revêt une importance capitale. Voici pourquoi: Les Deux Pattes, dont quelques uns d'entre eux sont plus réceptifs que la moyenne, en tout cas aptes à la réflexion et au raisonnement, nous distinguent et nous classent en races, selon que nous possédons telle ou telle caractéristique morphologique. D'après ces critères étranges, la race qui peut se prévaloir à coup sûr de la représentativité la plus significative est celle des " corniauds "...je suis fière de me compter parmi ses membres, quoique tout ceci ne présente que bien peu d'intérêt, en somme.

Nous, les chiens, exerçons une distinction beaucoup plus subtile, cadrant bien davantage avec notre personnalité canine. Vous apprendrez qu'il existe en réalité deux types de chiens, ou deux catégories, si vous tenez vraiment à tout répertorier.

1°. Les bons chiens. Ceux-ci, contrairement à une foule d'idées véhiculées chez les Deux Pattes, ne disparaissent jamais tout à fait. Quand leur esprit de bon chien ne peut plus, décidément, habiter un corps frappé par une dégénérescence trop avancée, ou la maladie, il s'évade très vite pour se réincarner dans l'enveloppe corporelle d'un autre chien. Voilà pourquoi cette affaire de races, de types, d'ascendance n'est rien d'autre qu'une plaisanterie à mes yeux, elle ne pouvait germer que dans un cerveau humain. . .

2°. Les méchants chiens. Leur sort est beaucoup moins enviable, on en jugera sur pièces, ils n'en méritent pas d'autre, puisque ce sont des méchants chiens. Quand leur existence doit s'achever, c'est bien définitif. Une sélection naturelle s'opère ainsi depuis une éternité, à l'insu de nos compagnons à deux pattes. D'ici quelques siècles, sans nul doute, les méchants chiens finiront par devenir une minorité incapable d'agir et de se reproduire, et c'est tant mieux !

Comme tout bon chien qui se respecte, je ne cache pas mes opinions, c'est d'ailleurs dans le but de les faire connaître que je me suis décidée à les exprimer par écrit.

Pensez ! Ma famille Deux Pattes est si peu évoluée qu'elle n'a pas encore compris notre nature profonde, ce que nous sommes...cette grave lacune se devait d'être comblée, avant que mon esprit de bon chien n'aille guider un lévrier afghan ou un Terre Neuve.

Bien sûr, vous allez m'objecter, je le sens bien ( et en matière d'odorat, je suis

particulièrement qualifiée, vous pouvez m'en croire !) qu'il existe quantité de bons chiens possédant un fichu caractère, à certains moments, comme des méchants chiens qui peuvent, par l'effet d'une distraction passagère, se révéler d'un commerce agréable...ces distinguos ne sont que de la littérature. Tout n'est qu'une question de destinée, et surtout de communion d'esprit : voilà tout le secret.

Un bon chien accompagne toujours par la pensée ceux qui l’ont aimé, choyé, réconforté, alimenté, réchauffé, rafraîchi, lavé (pour les lavages, il y aurait évidemment quelques réserves à émettre, enfin, passons...) ou rassuré.

L'esprit d'un bon chien, en dépit des apparences, n'est soumis à aucune contrainte. C'est de son seul choix que relève " l'intégration spirituelle " dans tel ou tel corps de chien. Ainsi, par le truchement des organes sensoriels de cette enveloppe charnelle, il vit au contact permanent de sa famille, et dispose d'ailleurs de la faculté posthume de revenir s'assurer, de temps à autre, de leur bien-être effectif

Aussi longtemps qu'il le désirera, il viendra les visiter, sous une forme ou une autre, pour le seul plaisir de les contempler, s'assurant ainsi qu'ils parviennent à se débrouiller sans lui, tant bien que mal.

Mais me voilà à nouveau perdue dans des considérations un peu confuses, il est temps que je vous parle de moi, en dépit de ma propension naturelle à ne pas me mettre en avant. Pendant un temps, j'ai porté, avec une certaine vanité, le même patronyme que celui d'un berger d'Ecosse, ayant accompli une carrière remarquable au cinéma et à la télévision...mais la tendresse a fini par l'emporter, fort logiquement, et mon maître m'a appelée Fifi. Ce nom est donc associé à ma représentation physique de bon chien actuelle, et je dois dire que j'en suis fort aise ! Cette question d'apparence paraît avoir énormément d'importance pour mes chers Deux Pattes, puisque j'ai été affublée d'un autre surnom, par la suite, mais beaucoup plus tard.

Cet été, mon Papy et ma Mamie...( Bien sûr que ce sont mon Papy et ma Mamie, qui voulez vous qu'ils soient ? des étrangers, des inconnus ? Impossible ! Puisque je vous dis que c'est ma famille...) Je reprends, nous étions donc partis dans la " niche qui roule et qui fait du bruit ". Ne vous méprenez pas, même si ladite niche arbore une pastille verte sur le pare-brise, il ne s’agit nullement d’une niche écologique, il s’en faut. Je préfère m'installer sous le siège, c'est la meilleure place; il n'y a pas de meilleure façon de faire taire ses propres terreurs, que de ne plus contempler leur cause. Bien sûr, d'aucuns prétendent que j'ai peur de me déplacer ainsi, parce que je ne comprends pas ce qui se passe. Laissez moi rectifier cette autre idée reçue; en fait, ces déplacements sont tellement monotones que je préfère dormir, ou bien réfléchir, voilà tout. Nous étions donc en visite chez des amis, lorsque je suis tombée malade. J'avais mal à la tête, je perdais l'équilibre et j'avais froid, une forte fièvre me faisait frissonner. Pour leur faire plaisir, une fois de plus, nous sommes allés consulter un deux pattes vétérinaire, pas si méchant que ça, il a d’ailleurs vite su me rendre un semblant d'aplomb.

A l'issue de la rechute qui s'est ensuivie ( Puisque rechute il y a eu, quand nous sommes revenus à la maison ), au cours de laquelle j'ai même craint que mon esprit de bon chien ne s'éloigne, il s'est produit un phénomène déconcertant: mon environnement a basculé d'environ 45 degrés. Je plains sincèrement ma famille, qui n'est pas parvenue à retrouver une position absolument normale, depuis tout ce temps ! Leur naïveté m'a stupéfiée, ils n'ont même pas réalisé que je suis la seule a avoir conservé ma verticalité par rapport au sol. Bref, en attendant que le monde consente à se redresser, on m'appelle le " Chien Penché " !

Au demeurant, ce n'est pas très grave, je suis toujours un bon chien, leur bon chien.

Il me faut vous décrire cette famille Deux Pattes, au fait. Il est vrai que j'ai parfois tendance à négliger un ordre logique, pour exposer les choses, mais c'est là l'effet de ma logique...de chien, à chacun la sienne, après tout.

Si vous tenez absolument à respecter un ordre chronologique, dans le fil des événements, je dois vous dire que tout a très mal commencé. Ma mémoire de bon chien a occulté les circonstances de ma naissance, ainsi que l'apparence de ma mère, ou le lieu qui a abrité mes ébats maladroits de chiot, découvrant avec effarement l'agitation de ce monde. ( Il n'était pas incliné, à l'époque ). Par contre, je revois très bien l'arbre auquel une méchante corde me retenait, au bord d'un chemin serpentant dans la forêt de Châteauroux. C'était une sensation assez horrible, vous comprendrez certainement que je ne désire pas m'étendre sur cet épisode.

A nouveau mes souvenirs deviennent tout à fait confus, ce ne sont plus que des images fugitives, imprécises, un peu comme celles qui sont diluées par la brume, certains matins d'hiver. . .

L'histoire de ma vie a véritablement débuté, selon moi, le jour où un couple de Deux

Pattes sont venus visiter le refuge de la S.P.A., dans l'espoir d'adopter un labrador. Faut-il préciser que je possédais déjà un certain talent pour imiter dans ses moindres détails le comportement type du chiot labrador ? La preuve: ça a marché !

Je suis devenue Lassie, un beau jour de 1981. Mon Papa et ma Maman Deux Pattes m'ont immédiatement témoigné la même tendresse que celle que j'éprouvais pour eux, avec ma sensibilité de bon chien. Ils ont bien été quelque peu interloqués, quand ils ont appris, d'une source bien informée, que je possédais fort peu de points communs avec un retriever, mais cette déception toute relative a été très vite surmontée, je puis en témoigner.

Un bébé Deux Pattes est venu agrandir le cercle familial, quelques mois plus tard, le jour où, précisément, le Chef de la Meute des Deux Pattes a été élu. C'était le 10 Mai, pour ceux qui tiennent absolument à des précisions d'ordre historique. Nous vivions dans une grande maison qui abritait quantité d'autres familles. J’ai ainsi appris que les Deux Pattes, eux aussi, privilégient un mode d'existence fort proche de celui de mes cousins sauvages: ils préfèrent se rassembler en meute ! J'en veux pour preuve que mon Maître, Pascal, prenait bien soin de se vêtir exactement de la même façon que les autres mâles de la grande maison. Ladite bâtisse portait un nom qui m'a laissé longtemps perplexe, " la caserne de Gendarmerie " . D'autres congénères, que je rencontrais à l'occasion de mes sorties quotidiennes m'ont affirmé que c'était une grande chance pour nous, représentants de la race canine; nous ne courrions en aucune façon le risque d'être ramassés comme chiens errants. ( A propos, voilà encore un terme qui témoigne de la méconnaissance chronique qu'ont les hommes des chiens; nous n'errons jamais, au contraire, nous nous dirigeons constamment dans une direction bien précise, ou nous suivons une piste. ). Je dois dire que la félicité dans laquelle je baignais s'en trouvait accrue, la seule divergence qui a pu, occasionnellement naître entre ma famille et moi, venait de nos appréciations concernant l'utilisation des fauteuils et des coussins qui meublaient l'appartement. Il est vrai, que j'apprécie énormément mon petit confort, cette tendance ne s'est d'ailleurs pas arrangée, l'âge venant, et je n'ai jamais bien saisi pourquoi ma présence sur le lit ou le divan était assimilée à une faute grave. . .

Peu importe, dans le fond, je pouvais bien consentir ce petit sacrifice, d'autant plus qu'il paraît que le psychisme des Deux Pattes peut se trouver affecté par le sentiment qu'ils ne contrôlent plus la situation, vis à vis de leurs chiens...1I y aurait pourtant là matière à discussion, en effet nous pourrions parfaitement revendiquer le droit à une autonomie totale, quand nous sommes amenés à effectuer des choix, en fonction des circonstances; ne sommes -nous pas des êtres doués de raison, et parfois même, de davantage de bon sens que nos chers Deux Pattes ?

Tout le problème, d'après moi, vient de ce que nos familles d'adoption, ainsi que leur entourage ignorent complètement la réalité de notre intelligence, et ont hélas tendance à nous assimiler à des inférieurs, qu'il convient de guider pas à pas, car incapables de prendre la moindre initiative sensée. On mesurera notre abnégation naturelle, puisque depuis la nuit des temps, nous, les chiens, consentons uniquement par amour à jouer les seconds rôles.

Reconnaissez que c'est bien nous, les bons chiens, au contraire, qui faisons tout pour préserver l'intégrité psychologique de l'homme, peu susceptible de se sentir parfaitement sécurisé sans exercer une domination sans partage sur toutes choses ! Ne vous méprenez surtout pas sur la signification de mes propos; je n'ai aucun goût naturel pour les grands débats métaphysiques, encore moins pour la polémique. Je voulais seulement rappeler quelques vérités essentielles, redéfinir de manière objective le cadre affectif dans lequel les Deux Pattes et nous évoluons.

De crainte que vous ne pensiez que j'ai une réelle prédisposition à me perdre dans des considérations mal structurées, je vais tâcher de reprendre le fil de mon récit, puisque j'ai enfin décidé de l'entreprendre.

Nous avons donc vécu des années heureuses, j'ai découvert progressivement l'ensemble de ma famille humaine, fort nombreuse, au demeurant. Par contre, je n'ai jamais tout à fait appréhendé la raison pour laquelle celle-ci se trouvait éparpillée sur un aussi vaste territoire, au lieu d'en circonscrire l'étendue dans des proportions raisonnables. Je sais bien que les deux Pattes possèdent les moyens de raccourcir les distances, je ne suis pas née de la toute dernière pluie, contrairement à ce que pourraient laisser entendre certaines affirmations comme : " Mon Fifi est bien jolie, mais pas futée. . . " Si seulement je pouvais m'exprimer plus aisément. . . peut-être que c'est beaucoup mieux ainsi, je courrais le risque de devenir une intarissable bavarde tant il est vrai qu’on ne se refait pas et que j'ai des opinions sur tout.

Et voilà ! Je crois bien ne plus savoir où j'en suis arrivée, voilà administrée la preuve que je réfléchis sans cesse.

Quelques années plus tard, alors que j'étais devenue un bon chien adulte, capable d'un comportement réfléchi en toutes circonstances... Pardon ? Pas toujours ?

Bon ! Je dois, en effet, confesser que j'ai des réactions assez irrationnelles quand je suis mise en présence d'un chat, c'est vrai. Ceux-ci semblent n'exister sur cette Terre que pour fuir, sitôt qu'ils aperçoivent l'un ou l'autre de mes congénères, avouez que ce comportement induit que ces individus bizarres, ne sachant même pas aboyer couramment, ont à coup sûr quelque méfait à se reprocher.

Notez, à ce sujet, que d’autres sociétés véhiculeraient aussi une sorte de complexe de culpabilité collectif. Ainsi, l’Homo Sapiens Sapiens…

Le vrai problème, selon moi, est de connaître ce qui motive ce comportement coupable, cette attitude fuyante, bien peu digne d'un compagnon des Deux Pattes, qu'ils prétendent être. Je suis persuadée que ces félins sont habités par une sournoiserie incommensurable, inscrite dans leurs gènes depuis l'apparition de la Vie sur notre planète, il n'y a aucun doute dans mon esprit à cet égard.

Pourtant, j'ai pu voir des chats et des chiens cohabiter harmonieusement, ce qui n'a jamais manqué de m'alarmer. Ces bons chiens, ces malheureux inconscients, n'ont pas encore appréhendé la substance du danger représenté par ces individus prêts à vous lacérer un œil à la vitesse de l’éclair, au prétexte que nous sommes généralement plus gros qu’eux et que nous aboyons au lieu de miauler stupidement.? Ma vaste expérience de bon chien m'a amenée aussi à mettre en évidence un autre péril, encore plus grave: ces êtres hypocrites, qui ne vivent que pour leur confort, sans guère prêter d'attention à leurs maîtres, ont entrepris de nous ravir la place qui nous revient de plein droit à nous, les bons chiens, animés par un amour et une abnégation sans faille ! Non! Personne ne me fera changer d'avis : l'ennemi, c'est bel et bien le chat, malheur à mes frères qui n'ont pas su prendre la mesure de ce terrible péril. Sachez que je réfute, par avance, toute accusation de racisme primaire ou de xénophobie exacerbée à ce sujet : un bon chien ne se trompe jamais.

Passons, il est grand temps que je reprenne le fil de mon propos, vous avez certainement remarqué les difficultés que j'éprouve à suivre un fil directeur, à exposer logiquement une argumentation ? J'ai une bonne excuse : songez que par le fait de la réceptivité défaillante de ma famille, je suis pratiquement réduite au silence, depuis le début de cette existence, vous conviendrez que j'ai tant à dire, maintenant que j'en ai l'opportunité, qu'il est peu aisé de faire le tri de toutes ces pensées qui me viennent à l'esprit, semblant prendre un malin plaisir à s'entrechoquer dans ma pauvre tête, soi-disant penchée. Ce n'est guère important, j'ai tout mon temps, j'espère qu'il en, est de même pour vous.

Cette difficulté à me concentrer est largement justifiée par l'âge qu'a pu atteindre l'enveloppe corporelle qu'utilise mon esprit de bon chien, actuellement. En effet, si à l'insu des Deux Pattes, nous sommes pratiquement immortels, la dégénérescence de nos tissus cellulaires, de nos neurones joue un rôle non négligeable dans le fonctionnement de nos cerveaux. Entendez par là qu'un vieux chien a une tendance certaine à radoter, même si ses facultés de discernement ne sont pas altérées fondamentalement. Par contre, lorsque débute une nouvelle existence dans un corps tout neuf de chiot, un bon chien s'abandonne sans complexes aux joies procurées par un comportement juvénile et insouciant, en dépit de ses acquits antérieurs.

Où en étais-je ? Ah ! Oui! Ma famille humaine a ensuite changé de chenil, quelques années après. Celui-ci était de dimensions plus modestes, et portait le nom de " Brigade de Gendarmerie de Saint-Alvère ". Nous demeurions dans une charmante bourgade du Périgord, dépourvue de l'agitation un peu vaine des grandes villes comme Châteauroux, ce qui me ravissait, car l'endroit était particulièrement propice aux promenades en pleine nature. J'avais à l'époque du mal à comprendre que ma maîtresse éprouve quelque ennui dans cette villégiature de rêve: il paraît que nous étions un peu trop isolés, ainsi certains commerces de proximités faisaient défaut, des possibilités de distraction telles que le cinéma ou les « grandes surfaces » brillaient par leur absence.

A ce sujet, deux remarques : Je me demande bien quel plaisir on peut éprouver à aller s'enfermer dans une salle obscure, qui ne recèle même pas d'odeurs intéressantes, je vous demande un peu. . . Pour ce qui est des hypermarchés, une législation stupide, édictée par les humains, nous en interdit de toutes façons l'accès. J'affecte donc de mépriser ces temples de la consommation.

Voilà encore une illustration de l'inconséquence de nos chers Deux Pattes. Tant qu'ils sont en activité, ils n'aspirent qu'à s'évader de leurs grandes villes, sitôt qu'une opportunité se présente, c’est parfaitement compréhensible et j'approuve sans réserves, rien de tel que le grand air ! D'ailleurs, la plupart oeuvrent toute leur vie pour acquérir une maison située dans un cadre tranquille et agréable, pour vivre leur retraite dans les meilleures conditions, rien que de très logique, selon moi. Mais voilà que dès qu'ils sont" privés" de leurs trottoirs, de leurs niches à roues, et de leurs grands chenils tristes à mourir ils se plaignent systématiquement de manquer des commodités indispensables ! Je vous avoue, qu'avec ma sagesse de bon chien, j'ai renoncé depuis bien longtemps à appréhender les subtilités des raisonnements humains.

Quoiqu’il en soit, j'ai vécu dans le Périgord Noir des années heureuses, nous avons, à cette époque, accueillie une petite Magali au sein de notre famille, j'étais ravie. Un bon chien n'est jamais aussi content que lorsqu'il voit sa meute s'agrandir. De temps à autre, nous recevions la visite des parents, sœurs, frères de mes maîtres, ils ne manquaient jamais de souligner combien j'étais un brave chien, ce qui était la moindre des choses, on en conviendra! Pour ma part, je me serais volontiers installée ici, définitivement: que pouvait-on rêver de mieux, je vous le demande ?

Il semblerait que la destinée des hommes est assujettie à bien des contraintes de tous ordres, elles échappent parfois à ma compréhension. A-t-on d'ailleurs jamais vu un humain se contenter d'un bonheur simple ? Je crois bien qu'en réalité cette recherche du bonheur, chez eux, ne peut s'accompagner que d'un florilège de complications, de considérations souvent liées à l'idée qu'ils peuvent se faire de leur propre position sociale par rapport à celle de leurs semblables. En poussant un peu plus loin le paradoxe, ma sagesse de bon chien m'incite à penser que mes chers Deux Pattes ne sont décidément pas faits pour être pleinement heureux. Une sourde insatisfaction les animerait si, d'aventure, ce but leur semblerait atteint ! A coup sûr, ils auraient vite fait de définir de nouvelles conditions à remplir pour se déclarer satisfaits. Nous les chiens, possédons un indéniable avantage sur le genre humain, puisque nous avons compris depuis longtemps qu'il faut savoir se contenter de peu, savoir goûter la félicité naissant des choses simples, dénuées de fioritures inutiles, superfétatoires. De fait, nous en sommes, hélas, réduits à les assister dans cette quête un peu vaine, en nous contentant de leur apporter notre amour et notre compréhension, puisque nous ne sommes pas censés nous exprimer à ce sujet.

Ainsi, devions nous, pour d'obscures raisons professionnelles, quitter quelque temps plus tard les charmes de la campagne périgourdine pour aller découvrir ceux de la région de Montpellier. Pascal, mon maître avait changé de métier, ne portait plus un uniforme, mais vendait des bonbons. J’avoue que je n'ai pas cherché à comprendre tous les tenants et les aboutissants de ce changement de situation. Nous sommes bien trop soucieux de nos promenades quotidiennes, des heures des repas, pour nous embarrasser de détails de cet ordre.

Par contre, je fus conquise d'emblée par notre nouvel habitat: Papy et Mamie nous avaient accordé l'hospitalité dans leur demeure, en attendant que mes maîtres puissent en acquérir une à leur tour. Pour une fois ils avaient pris une décision que je ne pouvais

qu'approuver totalement, avec ma logique de bon chien: nous étions enfin tous réunis, ce qui on en conviendra est bien plus commode pour communiquer. Evidemment, certaines réticences apparaissaient, ça et là; il ne se passait guère de jour sans que l'un ou l'autre n’en vienne à se plaindre du manque d'espace vital dans la maison de Lattes. Il faut reconnaître que nous étions un tant soit peu entassés, quatre adultes, deux enfants et deux chiens cohabitaient comme ils le pouvaient sous le même toit ! En ce qui me concernait, je le répète, la situation me convenait parfaitement, je disposais de mon panier pour récupérer de mes exténuantes journées et de ma gamelle pour me sustenter. Je concevais difficilement qu'il en fût autrement pour le reste de la famille, mais allez comprendre. . .

C'est à cette époque que j'ai vraiment connu Fouillou, mon aînée de quelques années. Il s'agissait de la chienne caniche de mon tonton, il avait lui aussi élu domicile ici. Elle était d'ailleurs longtemps restée en villégiature ici, son propre maître étant dans l'impossibilité de la garder près de lui, par suite d'un divorce, paraît-il.

Inutile de préciser que deux bons chiens se reconnaissent immédiatement comme tels, nous formons une communauté très unie, tout le monde se connaît plus ou moins. Le lecteur me pardonnera de ne pas révéler par quel procédé, je suis astreinte à une certaine discrétion, la Confrérie des Bons Chiens a ses secrets! Toujours est-il que cette cousine germaine devint rapidement une grande sœur, une complice de tous les instants. Elle était née en Allemagne, ce qui expliquait son accent curieux lorsque elle tançait quelque importun en aboyant avec une autorité dont je suis hélas dépourvue. Fouillou ne s'appelait d'ailleurs pas ainsi, portait

officiellement le patronyme de Olli von den Enzhütten. Je craignis, de prime abord, d'avoir à cohabiter avec une chienne imbue d'elle même, de ses prérogatives. Par bonheur elle s'employa, bien au contraire, à me rassurer, convenant volontiers que notre apparence ou notre lignée possèdent seulement l’importance que les esprits chagrins leur accordent.

Naturellement, l'un de nos sujets de conversation préférés, pour ne pas dire /e sujet de la plupart de nos échanges télépathiques. . . Pardon ? Ah ! oui! J'ai effectivement omis de vous préciser que, dépourvus d'un langage articulé que notre morphologie, la configuration de notre palais, de nos lèvres ne nous permettrait pas d'utiliser, de toutes façons, les bons chiens

communiquent depuis toujours par transmission de pensée .

C'est assez logiquement que nous avons fini par adopter ce mode de communication entre nous: en effet, il n'est pas très difficile de concevoir que l'aboiement est un bien pauvre vecteur pour transmettre nos idées, dialoguer entre chiens bien-pensants...même si nous parvenons à moduler les sons que nous produisons, vous saisirez sans doute qu'il n'y a pas là matière à construire un langage digne de ce nom, pourvu d'un vocabulaire suffisamment riche, d'une syntaxe. . voilà, c'est donc dit, avoué, les chiens ont évolué bien plus vite et surtout bien mieux que nos chers compagnons humains dans ce domaine. T outefois, la modestie qui nous caractérise nous interdit habituellement de révéler cette suprématie, ne signifiant d'ailleurs nullement que nous nous considérons comme issus d'une essence supérieure; il fallait simplement que la Nature ( ou toute autre entité créatrice, comme il vous conviendra) nous donne les moyens de nous exprimer , et surtout de nous comprendre .

Pour reprendre cette chronique, ne possédant un fil conducteur qu'aux yeux des bons chiens, Fouillou et moi avons consacré de longues heures à évoquer le souvenir des bons chiens qui ont marqué de manière indélébile l'histoire de notre famille humaine. Je dois dire que nous sacrifions volontiers au devoir de perpétuer la mémoire de ceux qui ne sont plus, appelés à animer d'autres enveloppes corporelles .

Ainsi, mon aînée n'a pas manqué de me narrer de nombreuses anecdotes relatives à Pop, un teckel doté d’une forte personnalité...Je l'ai fort peu côtoyé, aussi je préfère me fier aux propos de ma cousine caniche, afin d'être sûre de ne point travestir la vérité. Il s'agissait encore d'un chien d'origine germanique ( Cette famille humaine a énormément oeuvré pour l'amitié franco-allemande ! ), qui ne devait pas être peu fier de son ascendance, puisqu'il portait, en toute simplicité, le patronyme de Marko von Ettenfal . Moi qui suis d'extraction roturière, comme on l'a vu, je ne pouvais tout à fait m'empêcher d'être impressionnée par ces hautes origines . Heureusement, la brave Fouillou m'a bien vite rassurée; si Pop était tout comme nous un membre éminent de la Confrérie des Bons Chiens, il n'en était pas moins affublé de quelques défauts, tant il est vrai que personne ( homme ou chien) n'est parfait. . .

Pop souffrait, pour l'essentiel, de supporter très difficilement la contradiction; je me suis même laissée dire qu'il n'avait guère consenti, de toute sa vie, à n'obéir qu'à...Fouillou ! Il se sentait peut-être quelque peu sécurisé par l'attitude agressive qu'il affichait parfois, de toutes façons il s'agit là d'un comportement rarissime chez un bon chien. Car on ne pouvait, en dépit des morsures cuisantes qu'il avait administrées, lui contester l'amour qu'il portait à sa meute humaine, ni son indéfectible fidélité envers elle. Il avait d'ailleurs dit clairement qu'il n'en aurait jamais voulu d'autre, il n'avait que quelques divergences d'opinion quant à la place qui lui était dévolue en son sein.

En fait, il est ressorti d’interminables conversations à ce sujet qu'il aurait certainement préféré assumer les responsabilités de Chef de Famille, en lieu et place de ses parents humains !

Un psychologue pour chien n'aurait pas manqué, sans doute, de souligner que ce pauvre Pop avait passé une bonne partie de son existence à se débattre dans le conflit intérieur qui n'avait cessé de le tarauder: son côté " bon chien " se trouvait en perpétuelle opposition avec son ego démesuré de chien dominant...faut-il ajouter que Fouillou et moi, confortablement installées à l'ombre du mûrier-platane, avons longuement soupesées les interrogations que suscitait cet étrange comportement ?

Contrairement à ce qu'en pensent les humains non initiés ( et ils représentent à mes yeux une majorité écrasante ), il en va de même pour nous, les bons chiens, notre existence est tout d'abord un combat qu'il nous faut mener avec nos inhibitions, nos névroses, nos préjugés, nos peurs, et quand nous sommes parvenus à un fragile équilibre intérieur. . .il ne reste plus qu'à " affronter " les problèmes de l'extérieur ! Mais, comme à l'accoutumée, je m'éloigne allègrement de mon sujet, que voulez-vous ? J’adore les digressions, revenons plutôt à ce cher Popsy .

Il était né lui aussi en Allemagne, avait eu la chance, dans les années 70 ( Nom d'une bonne soupe, que le temps s'écoule donc vite! ), d'être choisi par Papy et Mamie qui voulaient agrandir comme il se doit le cercle familial, en y intégrant un compagnon à quatre pattes. Je suis d'ailleurs heureuse pour lui qu'il n'ait pas connu, comme moi, les affres d'un

" faux-départ " dans la vie; il n'a eu la peine que de venir au monde et de tenir aussitôt le rôle de l'enfant gâté, donnant libre cours à son impétuosité de jeune chiot teckel avide de vivre. Il paraît qu'à cette époque, déjà, il avait l'habitude de " déniaper " tout ce qu'il pouvait trouver à se mettre sous la dent, avec un bel entrain . Je m'aperçois qu'à force d'entendre ce terme dans la bouche de ma famille humaine, je l'utilise à mon tour machinalement, alors qu'il ne figure dans aucun dictionnaire !

( Pardon ? Bien sûr que je sais lire, pourrait-on, une bonne fois pour toutes, considérer enfin que les aptitudes intellectuelles valent celles des Deux Pattes ? ) " Déniaper " signifie, dans notre jargon familial, déchirer, déchiqueter. Donc, Pop adorait faire ses dents sur tout ce qui lui semblait digne d'intérêt ( Papiers, couvertures, etc. ), ce qui n'allait pas, parfois, sans des récriminations, voire des remontrances, mais il ne s'agit là que d'une attitude très banale chez tous les jeunes chiens, à quoi bon s'étendre là-dessus ?

Beaucoup plus étrange fut, pendant un temps, cette conviction solidement ancrée chez les siens : toute la famille se croyait en train de cohabiter avec...une petite chienne espiègle, ses organes reproducteurs ayant été assimilés à la cicatrice laissée par le cordon ombilical !

Fouillou, qui m'a rapporté cette méprise, n'a pas su me dire si Pop a porté ou non un nom de fille, jusqu'à ce que la vérité soit rétablie, enfin...Avouez qu'il y avait là de quoi

traumatiser n'importe qui, surtout un futur mâle dominant, imbu de ses prérogatives !

Comme tout être vivant découvrant le monde et ses embûches, de nombreuses mésaventures ont jalonné sa jeunesse. Un jour, à l’occasion d’une fugue dans un parc du quartier, il se mit en tête de forcer à courre un canard, laissant parler son instinct ancestral de chasseur, profondément absorbé par la poursuite de son gibier, aboyant à tue-tête, le nez en l'air. Las ! Cette fougueuse charge s’acheva dans un « plouf » sonore, au milieu de l’étang qu’il n’avait pas vu ! Il paraît que ce jour là, il s'était bien juré de chasser avec davantage de circonspection, et surtout de reconnaître le terrain afin d'en déjouer les pièges. . .

Une autre fois, à la même époque, il avait causé une belle peur à tout le monde en s'enfuyant du bureau de Papy, son Maître, impatient de retrouver la quiétude de

l'appartement, alors qu'il n'avait jamais effectué le trajet auparavant. Notre teckel avait su s'orienter tout seul, comme un grand chien, et s'était fait ouvrir la porte de la maison, ravi de son escapade. Il semble d'ailleurs que cette tendance à rentrer chez lui l'a habité pendant toute son existence. Fouillou se souvenait très bien du jour où mon Tonton, le Maître de Dolly,

( C'est l'autre nom de Fouillou, moi aussi, je m'y perds un peu, quelle manie de nous affubler sans cesse de noms différents, mais on finit par s'y faire…) a dû partir le rechercher. C'était un soir d'hiver, du verglas s'était formé sur la chaussée et pour tout arranger, Philippe avait de la fièvre. Pop, qui n'en faisait qu'à sa tête, avait bel et bien décidé de repartir chez lui, refusant d'admettre que ses maîtres étaient partis en voyage.

Toutefois, lorsque ce fugueur qui attendait ingénument devant sa porte, s'était vu remettre sa laisse, il n'avait guère été réprimandé, on avait bien voulu admettre, cette fois, qu'il ne s'agissait pas d'une faute véritable, de plus, les membres de sa famille avaient, depuis longtemps, appris à se méfier de certaines de ses réactions, aussi, on évitait précisément de le contrarier . . .

Il faut dire que Pop, l'âge venant, supportait de plus en plus mal de quelconques réflexions ou des leçons de savoir-vivre. Il pouvait même, à l'occasion, se mêler de différends qui ne le concernaient nullement. On se souvient très bien, dans la famille, de l’avoir vu se jeter sur la main du chef de ladite famille, sous prétexte que celui-ci s'apprêtait à réprimander son fils ! Il s'en était ensuivi un bel imbroglio familial et une morsure que le pauvre chien avait aussitôt regrettée, s'apercevant un peu tard qu'il n'était pas en cause ... En poussant un peu le paradoxe, pour le plaisir, il serait facile d'affirmer que Popsy comptait parmi ces êtres ne sachant vivre autrement que dans la souffrance et celle des autres. Croyez moi si vous le voulez, je n'emploie pas une métaphore, certains épidermes, des années plus tard, peuvent encore en témoigner. La Nature l'avait pourvu d'une dentition que ses ancêtres utilisaient pour chasser le sanglier, on jugera aisément des effets dévastateurs entraînés par ses colères ou ses angoisses.

Pourtant, comme je me suis déjà empressée de le préciser, en chroniqueuse soucieuse d'objectivité, Pop n'appartenait pas à la faction des méchants chiens, il chérissait sa meute humaine, aurait volontiers mis en danger sa propre existence pour la protéger...mon Tonton se souvient qu'il a bien failli passer des intentions aux actes, avec tout ce que cette formule peut induire de désastreux. Ce jour-là, il était alité, victime de je ne sais plus quelle affection passagère et un médecin (Il faut entendre vétérinaire pour Deux Pattes) ami de la famille s'était rendu à son chevet pour le guérir avec sa magie de tous les jours. ( A ce propos, je n'ai pas encore tout à fait saisi, en dépit de ma vaste expérience, la raison pour laquelle les humains ne prennent pas leurs cachets, pilules, et autres remèdes, avec un petit bout de viande. Ce procédé a, pour moi, le grand avantage d'éviter la désagréable impression de devoir ingérer des substances parfaitement infectes ! Il faudra qu'on m'explique cela aussi...) L'homme de l'art n'avait tenu aucun compte de la présence de Pop, qui s'était tout naturellement assigné comme tâche de veiller sur ce membre de la famille, bien trop mal en point, d'après lui, pour veiller à sa propre sécurité. Fidèlement, il montait donc une garde vigilante, campé sur le lit. Quand le stéthoscope apparût entre les mains du praticien, le teckel prit aussitôt conscience d'un danger imminent qui menaçait "son" malade, et n'écoutant que son instinct de protection, adopta immédiatement une attitude dissuasive; il s'agissait de mettre fin à cette honteuse tentative d'agression ! Entendez par là qu'il avait dévoilé ses crocs en un rictus peu engageant, prêt à en découdre avec l'ennemi ! Par bonheur, cet incident n'eût aucune suite, et je mentionne cette anecdote uniquement dans le but d'étayer mon affirmation précédente, selon laquelle ce valeureux chien n'entendait pas qu'on porte atteinte à ses proches, il les aimait bien trop pour ça. D'ailleurs, Fouillou qui l'a bien connu, ayant été élevée avec lui, m'a souvent dit que sous ses dehors de matamore, c'était un vrai tendre, elle en voulait pour seule preuve son attitude pleine de sollicitude et de compréhension envers sa portée de chiots.

 

- Que s'est-il donc passé avec tes chiots ?

- Eh bien, figure toi que tout le monde, y compris Pop, était venu admirer ma progéniture. Il y avait à peine 48 heures qu'ils étaient nés, je me faisais assez de souci pour eux, ils étaient si maladroits, si désemparés. . .

- Je n'ai pas connu la maternité, Fouillou, mais je comprends très bien quelle pouvait être ton inquiétude. Je crois, toutefois, que tous les petits sont ainsi, surtout aux premiers jours, il n'y a là rien que de très normal. . .

- Sans doute, mais c'étaient mes petits, j'ai été suffisamment angoissée lorsque mon maître les a emmené chez le vétérinaire afin que leurs queues soient coupées à la bonne longueur ! Heureusement que ce n'était pas douloureux, les pauvres...

- Moi non plus, je n'ai pas conservé un appendice caudal intégral, c'est d'autant plus curieux que, n'étant pas un « chien de race », il n'y avait pas lieu de respecter les canons de la mode...Cette amputation me gêne assez pour manifester mon contentement

- Il faut te faire une raison, ma petite Fifi, nous ne comprendrons jamais totalement les humains, et leurs critères d'appréciation, mais nous parlions de Pop.

- Ah, oui ! C'est vrai ! Et alors, que s'est-il passé ?

- Justement, rien du tout. Le jour où la famille est venu voir mes petits, j'ai aussitôt indiqué à Pop qu'il ne devait sous aucun prétexte pénétrer dans la cuisine, je craignais qu'il n'en écrase un par mégarde. Il a très bien compris cette précaution, il s'est montré vraiment compréhensif. Par la suite, quand les chiots ont appris à marcher, à gambader dans le couloir, je le laissais volontiers avec eux, pourtant ils lui en ont fait voir, ces petits diables lui tiraient sur les poils, il montrait une patience infinie avec eux. Je crois bien que, d'une certaine façon, il tenait à leur donner une image de père, en fait c'était leur oncle par alliance. . . Voilà pourquoi je suis tout à fait d'accord avec toi pour affirmer qu'il avait un bon fond, et qu'il était capable de délicatesse. D'ailleurs, il a toujours eu la courtoisie de me laisser les os, il avait même de l'éducation. Finalement, je pense que c'était un incompris, peut-être était-il trop indépendant, trop individualiste pour être un bon chien à part entière. Je me suis souvent demandé si le Hasard n'aurait pas mieux fait de lui permettre de se réincarner dans le corps d'un individu sauvage, un loup ou un renard, par exemple 1

- Ma chère Fouillou, tu te livres là à des spéculations purement gratuites, l'essentiel est qu'il ait été aimé, et qu'il ait aimé .

 

Généralement, Fouillou et moi adorions changer de sujet de conversation quand celle-ci prenait un tour trop grave ou décidément trop sérieux. Un bon chien est avant tout un épicurien, soucieux d'apprécier pleinement la saveur de son existence, en se gardant de remettre en question de manière systématique le pourquoi du comment des choses: c'est là une activité bien trop pesante; et puis, faut-il que je vous le rappelle ? Nous possédons toutes les réponses...enfin, presque toutes !

Dolly ( pardon! Fouillou) était, à sa manière, une véritable encyclopédie vivante en ce qui concernait les anecdotes, qui faisaient sa joie. Aussi elle ne se priva pas, ultérieurement, de me narrer d'autres aventures qui étaient survenues à Pop. L'une d'entre elles la ravissait, en particulier, elle a bien dû me la raconter une dizaine de fois. Notre teckel accompagnait sa famille lors de la visite d’un parc naturel, situé je ne sais plus où, en Allemagne. Peu importe, d'ailleurs, les circonstances précises de cette. . .mésaventure. Encore jeune chiot, donc, il avait été présenté à un petit veau, sans doute parce qu'il avait sensiblement le même âge que lui.

( Non ! Ne me demandez pas s'il existe aussi des bons veaux, et des méchants veaux; je n'en sais rien du tout, je ne me préoccupe que de chiens et d'humains, puisque nos sorts respectifs sont étroitement liés, ne trouvez vous pas que c'est suffisant ? ) Imaginez plutôt la scène: du fait de leur différence de taille, Mamie ( C'est à dire la maîtresse de Pop, vous suivez toujours ? Vous avez du mérite...) avait pris son petit chien dans ses bras afin qu'il soit à la même hauteur que cet étrange animal, naturellement ils en profitèrent pour se flairer, c'est une marque de civilité de bon aloi, après tout. A cet instant précis, le jeune bovidé qui possédait un caractère aimable s'est cru obligé de manifester sa joie en léchant intégralement le corps du teckel... Le pauvre n'a jamais dû oublier cette expérience, il a tellement été saisi par cette démonstration amicale, qu'il...s'est oublié immédiatement, sans s'apercevoir qu'il avait souillé complètement les vêtements de celle qui le portait ! Je crois bien qu'il y avait là de quoi entretenir une xénophobie à titre tout à fait définitif envers l'ensemble des bovins. . .

Pop a aussi failli devenir, à son corps défendant, le premier chien vulcanologue de l'Histoire! Il était parti en vacances en Italie, une visite du Vésuve avait été décidée, j'ouvre une petite parenthèse à ce sujet pour dire qu'en tant qu'experte en trous, j'aurais aimé participer à une telle expédition; je me targue d'être une experte en trous en tous genres, c'est une de mes passions, d'autres privilégient la peinture ou la sculpture, moi, l'insondable me fascine, je n'y puis rien !

En fait, ce qui va suivre aurait très bien pu devenir une catastrophe, j'en tremble rétrospectivement. Figurez vous que notre héros a bel et bien dérapé dans la cendre volcanique, alors qu'il suivait paisiblement ses maîtres cheminant au bord du cratère. Le drame se noua en quelques secondes, elles durent sembler bien longues à tout le monde: inexorablement, Pop continuait à glisser vers le fond du gouffre, ne trouvant aucune prise pour ralentir sa lente, mais implacable progression vers le fond ! Naturellement, chacun, stupéfait, s'égosillait en criant son nom, pour qu'il revienne, en pure perte, ma foi, puisque pour une fois, ce n'était pas de son propre fait qu'il n'obtempérait pas! En quelques instants, chacun le cru perdu, ses efforts méritoires pour contrebalancer l'irrésistible attraction qui s'exerçait paraissaient dérisoires. Aucune assistance ne pouvait être envisagée, malheureusement, c'eût été risquer une autre vie, avec peu d'espoir de réussite, on se résignait au pire, en somme.

A ce moment, le teckel prouva brillamment qu'un esprit de bon chien est rarement pris au dépourvu, en remontant prudemment la vertigineuse pente...de travers. Il avait entrepris de lui­-même la seule manœuvre susceptible de le tirer de ce mauvais pas. Il était écrit que ce n'était pas ce jour là qu'il devrait quitter son enveloppe corporelle. A petits pas prudents, il parvint à rejoindre sa famille, qui n'en croyait pas ses yeux ! Lorsque Fouillou m'a raconté cette incroyable histoire, j'ai pensé, tout d'abord à quelque affabulation mais je me rendis bien vite à l'évidence: c'était vrai ! J’étais pourtant bien placée pour savoir que les bons chiens sont pleins de ressource. La seule conséquence de cette aventure fut que, jamais plus, on n'entreprit d'explorer d'autres volcans. Notre infortuné Popsy éprouva sans doute un profond soulagement de n'être plus obligé de faire la preuve de ses indéniables qualités d'alpinistes. . .

Aux dires de Fouillou, il n'était pas au bout de ses surprises, à cette époque, loin de là ! Quelques années plus tard, c'était à Montpellier, son frère, Pascal ( Oui, je parle de celui de mon maître qui était auparavant le mien de son vivant ! Je sais bien que nos liens de parenté paraissent assez confus, surtout quand c'est moi qui les évoque, mais il n'y a pas de raison pour que vous ne les appréhendiez pas, j'y arrive bien, moi! ) se trouvait ici en permission, alors qu'il était Gendarme auxiliaire. Comme d'habitude, il devait être en retard, car il fit démarrer sa niche ambulante assez rapidement, un peu trop précipitamment même, car il manqua bien écraser Pop dont la tête heurta durement la roue ! Il faut croire, décidément, qu'il avait la vie dure, car une fois encore, il ne passa pas à la postérité, grâce aux soins efficaces du vétérinaire chez qui on l'avait emmené en toute hâte…

A elle toute seule, l'existence de Popsy aurait largement fourni la substance d'une autobiographie conséquente, j'ai oublié de mentionner qu'il avait été fiancé avec une ravissante italienne, celle-ci aurait donné naissance par la suite, à de charmants "bambins-teckels", mais Fouillou et moi manquons d'éléments historiques sur ce point précis.

Par ailleurs, ayant eu le malheur de contracter une cataracte, le malheureux a dû subir l'énucléation d'un oeil. Il fallait s'attendre à ce que cette opération ne se déroule pas tout à fait dans les conditions habituelles, s'agissant de Pop. . . Vous le croirez ou non, mais il a mobilisé, à lui seul pas moins de deux vétérinaires, un anesthésiste, un ou deux médecins, un ophtalmologiste, officiant...clandestinement dans une salle d'opérations de l'hôpital militaire de Bühl ! Quand je vous disais qu'il avait eu une destinée hors du commun !

Ce dur-à-cuire avait toujours gardé la nostalgie de sa Germanie natale, ne s'étant jamais tout à fait accoutumé au climat du sud de la France, les rigueurs nordiques lui manquaient. . . .Le destin a voulu qu'il y achève cette existence de bon chien, à l'occasion d'un bref déplacement. Cette fois-ci, son capital chance était épuisé. Son enveloppe corporelle de bon chien a cessé d'être animée par l'étincelle de la vie instantanément, sans souffrance, le conducteur de la niche qui roule n'a rien pu faire pour l'éviter. Maintenant, son esprit de bon chien est parti ailleurs. Son souvenir subsiste; tout est donc en ordre.

Fouillou, à l'occasion d'une de ces conversations dont nous sommes friandes, m'a fait remarquer que je donnais dans le laconisme, il était incongru de prétendre résumer l'existence d'un bon chien de manière aussi elliptique.

Je ne pus que faire valoir les limites de mes facultés de mémorisation, et aussi la nécessité, dans un but d'équité, de mentionner tous ceux qui ont su marquer la vie des Deux Pattes de notre famille, par leur personnalité canine. Il y en eût beaucoup, notre existence corporelle étant beaucoup plus brève que la leur, cette remarque m'amène à formuler le vœu que cet état de fait évolue, dans l'avenir.

Voués à tenir un rôle de plus en plus important auprès de nos maîtres, (Ils disposent, semblerait-il, de davantage de temps libre que par le passé, ce qui devrait les rendre encore plus disponibles vis à vis de nous, les bons chiens !), il semble souhaitable que notre espérance de vie soit augmentée de façon significative, mais les progrès de la médecine vétérinaire nous permettent d'attendre des avancées significatives dans ce domaine. En effet, il serait préférable qu'un bon chien puisse demeurer auprès de sa famille humaine pendant toute la durée de leur propre existence. Ainsi, nos chers Deux Pattes n'auraient plus à se soucier de recommencer à s'adapter à leur compagnon, d'apprendre à mieux le connaître pour lui apporter le bien-être auquel il a droit. Cette remarque vaut aussi pour nous: imaginez vous que dans une relation binaire, " l'inférieur " déploie autant d'efforts, sinon plus, pour parvenir à un semblant d'harmonie. Mon Tonton, a lu, dans un ouvrage traitant justement de l'élevage de mes frères ( Quelle prétention, entre nous ! L'idée ne nous est jamais venue de faire l'éducation des deux Pattes, et pourtant. . . ) que si un chien peut mourir de chagrin quand son maître disparaît, l'inverse n'est vrai que beaucoup plus rarement. Avouez qu'il y a là de quoi méditer longuement, en

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